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Vu dans la presse : les agressions de Cologne relancent le débat sur l'accueil des réfugiés

Pays : Allemagne

Tags : Cologne, Agressions sexuelles

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"Après le Nouvel an à Cologne, gare aux amalgames"l'entretien d'ARTE Journal avec Wolfgang Kaschuba, chercheur de l'Institut de l'immigration et de l'intégration de Berlin

Plus de dix jours après les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne, la liste des victimes ne finit pas de s’allonger. Cinq cent seize plaintes ont déjà été déposées, une trentaine de personnes interpellées et le chef de la police a été limogé. Fragilisée depuis les événements du Nouvel an, la politique d’ouverture d'Angela Merkel vis-à-vis de l’accueil des migrants risque de se durcir. La chancelière s’est notamment prononcée en faveur d’une procédure facilitée d’expulsion des demandeurs d’asile enfreignant la loi (lire aussi, en fin de l'article, notre rappel des faits).

En Allemagne comme à l’étranger, figures politiques et médias se sont emparés du sujet. Si certains mettent en garde contre les risques d’amalgame avec l’accueil des réfugiés, d’autres surfent sur un sentiment anti-réfugiés déjà existant. Tour d’horizon des différentes réactions.

En Allemagne, il y aura un avant et un après Cologne

Qu’est-ce que cela aurait changé si les attaquants n’avaient pas été Maghrébins mais Allemands ? "

Die Tageszeitung - 05/01/2016

"Les jours difficiles sont devant nous !" Dans son édition du 8 janvier, l'hebdomadaire Der Spiegel dresse un constat amer : il y aura un avant et un après Cologne. Après les premières plaintes déposées et la réaction de la chancelière Angela Merkel, la presse allemande s’est rapidement emparée du scandale, pointant du doigt la responsabilité des policiers. "Des centaines d’assaillants, 118 plaintes et zéro suspect", résumait le quotidien Bild le 6 janvier, dans un article relayé par Courrier International.

Face aux commentaires racistes et haineux déferlant sur les réseaux sociaux, plusieurs médias allemands reprochent au gouvernement d’avoir révélé hâtivement l’origine des suspects, des sous-entendus alimentant des "clichés dangereux" selon le HandelsblattLe quotidien de gauche Die Tageszeitung estime ainsi que les médias ont bafoué les règles de neutralité : "Qu’est-ce que cela aurait changé si les attaquants n’avaient pas été Maghrébins mais Allemands ? "

Aux Etats-Unis, le débat s'invite dans la campagne

"L’Allemagne au bord du gouffre", a titré le chroniqueur du New York Times Ross Douthat. Selon lui, les nombreuses plaintes déposées à Cologne, Hambourg ou Helsinki dérangent d’autant plus qu’elles nuisent aux projets de la chancelière Angela Merkel. Pourtant, le débat sur l’accueil des réfugiés n’est pas nouveau, constamment repris par les conservateurs européens et nord-américains. Ce qui change aujourd’hui selon Ross Douthat, c’est le nombre de réfugiés, supérieur à celui des autres vagues migratoires. Pour l’éditorialiste, les agressions de Cologne viennent sanctionner la politique humanitaire irréfléchie d’Angela Merkel. "En intégrant dans une courte période un nombre important de jeunes réfugiés hommes, l’Allemagne risque de voir le scénario décrit par Michel Houellebecq devenir une réalité."

Les événements de Cologne se sont invités dans la campagne pour l'élection présidentielle américaine. Donald Trump, le provocateur candidat républicain, les a évoqués sur Twitter, pour justifier ses positions xénophobes : "L’Allemagne traverse des attaques massives de son peuple par des migrants qui ont été autorisés à entrer dans le pays", écrit-il.

 

 

En réaction aux attentats de Paris en novembre, le Congrès américain avait déjà suspendu l’accueil des réfugiés syriens et irakiens. Environ deux mille auraient été pris en charge aux Etats-Unis, presque autant que dans la seule région de Bavière en Allemagne, qui en a accueilli 1 600.

D’autres médias, en revanche, saluent le courage de la chancelière allemande. Chroniqueur au Washington Post, Michael Gerson explique ainsi qu’en intégrant plus d’un million de réfugiés, Angela Merkel prend un risque et met en jeu sa carrière politique.

 

En France, des inquiétudes sur le nombre de réfugiés hommes

Rares sont les médias français qui ont osé tirer des conclusions sur l’évolution de la politique migratoire en Europe. Dans une tribune publiée sur Le Point, Michel Colomès fait part de son inquiétude quant au nombre de réfugiés hommes, inquiétude qui selon lui n'était jusqu'alors partagée que par certains experts en démographie ou en sociologie : "Depuis le début de la crise migratoire, le nombre d’hommes excède de beaucoup celui des femmes." Selon lui, si aucune mesure de contrôle n’est prise, le déficit de femmes parmi les immigrants va "transformer le rapport entre les sexes dans ces pays".

Les agressions de Cologne risquent surtout de fournir de nouveaux arguments à l’extrême-droite. Claude Askolovitch, l’éditorialiste d'I-Télé, "redoute que la peur qui nous vient de Cologne soit beaucoup plus forte et beaucoup plus durable que l’esprit issu de Charlie".

 

Au Royaume-Uni, l'étincelle pour mettre le feu aux poudres

"Un million de réfugiés en 2015, les attentats de Paris et la montée des partis d’extrême-droite comme Pegida et Alternative für Deutschland." Pour Doris Akrap du Guardian, les tensions sur l’accueil des réfugiés se polarisent et il suffisait d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres : "Jusqu’à présent, la volonté d’accueil des Allemands et de la chancelière avait résisté aux tensions mais avec les incidents à Cologne, quelque chose s’est cassé", note la journaliste.

 

En Espagne, "des criminels, pas des réfugiés"

Les citoyens ont perdu au cours de la nuit de la Saint-Sylvestre leur confiance envers les forces de l'ordre."

Ramon Aguilo Obrador - El Mundo

Ramon Aguilo Obrador, éditorialiste pour El Mundo, déplore la réaction des autorités : "Entre des policiers qui avouent leur impuissance et des discours politiques faisant preuve d’éloignement et d’irresponsabilité, les citoyens ont perdu au cours de la nuit de la Saint-Sylvestre leur confiance envers les forces de l'ordre et commencent à se rendre compte que personne en Allemagne ne contrôle plus la situation."

Face aux manifestations de Pegida et à la volonté d’Angela Merkel de durcir la politique d’accueil des réfugiés,  le journal met en garde. "Les agressions sont commises par des criminels et non des réfugiés", souligne la journaliste Ruth Ferrero Turrion. "Influencées par les scandales, les politiques d’immigration et d’intégration des réfugiés dépendent davantage du taux de criminalité qu’elles génèrent que du respect de l’état de droit de la présomption d’innocence", déplore-t-elle.

 

En Slovaquie, on souligne la naïveté allemande

"Voilà ce qui arrive quand on laisse entrer des migrants", a annoncé le premier ministre slovaque Robert Fico aux journalistes, avant de prévenir : "Nous ne voulons pas que de tels incidents arrivent chez nous." Pour le leader du parti social-démocrate, le problème vient avant tout des réfugiés musulmans. Une rhétorique dangereusement relayée par les médias nationaux, y compris de gauche.

Sme, un quotidien slovaque dont le site internet attire chaque mois environ deux millions de lecteurs, reproche à l’Allemagne la grande naïveté dont elle a fait preuve concernant l’accueil des réfugiés : "La crise des réfugiés a alimenté les espoirs d’une population bien intentionnée qui a investi beaucoup de temps et d’argent à accueillir les demandeurs d’asile, sans se rendre compte que leurs efforts n’effaçaient en rien les souffrances morales ou psychologiques des migrants."

 

En République Tchèque, "renforcer la vigilance"

Ce n’est pas la première fois que l’actuel président Milos Zeman et son prédécesseur Vaclav Klaus agitent le sentiment anti-réfugiés. Leurs arguments sont repris par une partie de la presse, comme le journal conservateur Lidove Noviny, qui établit un lien direct entre l’accueil des réfugiés et les attaques de Cologne : "Les événements de la Saint-Sylvestre montrent qu’il faut renforcer la vigilance", écrivait-il dans un article relayé par Deutsche Welle.

 

En Hongrie, on dénonce le politiquement correct des médias allemands

L’un des éditoriaux les plus virulents concernant la couverture médiadique des événements de la Saint-Sylvestre vient du journal pro-gouvernemental Magyar Idok : "Si la télévision avait retransmis en direct les images des agressions à Cologne, l’image des familles réfugiées en Allemagne pour fuir les conflits aurait été anéantie. Les médias allemands ont préféré appliquer la théorie du politiquement correct en ne divulguant pas directement toute la vérité. Ils imposent une dictature d’opinion, comme les médias de la Stasi."

 

Notre rappel des faits : nuit de cauchemar et gueule de bois

Le 31 décembre, des milliers de personnes arpentent joyeusement les rues de Cologne. Beaucoup se sont rassemblées sur la place devant la gare centrale, où feux d’artifice et pétards retentissent chaque année. Mais peu avant 22h, les premiers dérapages ont lieu. L’esplanade de la gare ne désemplit pas et au milieu des deux mille hommes regroupés, les femmes présentes doivent se frayer un chemin pour éviter les agressions. Beaucoup sont victimes d’attouchements, d’insultes, de bousculades ou d’agressions sexuelles. Un scénario qui rappelle ceux de la place Tahrir, pendant la révolution égyptienne.

Deux jours plus tard, cent soixante-dix plaintes liées aux événements sont déposées. Les trois quarts d’entre elles font état d’agressions sexuelles et deux viols sont signalés. Dix jours après les faits, la liste se rallonge : plus de cinq cents plaintes ont été déposées au total à Cologne. 40% d’entre elles concernent des agressions sexuelles. Et le nombre ne cesse de grimper de jour en jour. D’autres villes sont également touchées : cent trente-trois plaintes ont été répertoriées à Hambourg, Zurich et Helsinki sont aussi touchées.

La police critiquée pour son manque de réactivité

Selon le ministre régional de l’Intérieur Ralf Jäger, la quasi-totalité des suspects des violences sexuelles étaient des personnes d‘origine étrangère, notamment des demandeurs d’asile ou des migrants venant d’Afrique du Nord. Trente-et-une personnes ont été interpellées par la police et dix-neuf personnes sont considérées comme suspectes.

Dépassée par l’ampleur des agressions, la police de Cologne a été fortement critiquée pour son manque de réactivité. Au lendemain de la nuit cauchemardesque, elle se contentait de dresser un bilan positif de la soirée. Il aura fallu attendre mardi et le dépôt d’une soixantaine de plaintes entre-temps pour qu’elle se décide à communiquer. Le ministre régional de l’Intérieur appelle à ne pas stigmatiser les étrangers et donner de l’eau au moulin de l’extrême droite, mais reconnaît que l’action de la police a été inacceptable. Premier à subir les conséquences : le chef de la police de Cologne a été suspendu de ses fonctions.

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Notre dossier sur Pegida, le mouvement anti-islam qui inquiète

Des réfugiés violemment agressés

Samedi 9 janvier, des militants du mouvement d’extrême droite Pegida ont manifesté dans une atmosphère très tendue à Cologne, avant d’être dispersés par les forces de police qui ont utilisé des bombes de gaz lacrymogène. Au cours de la nuit qui a suivi, dans la nuit du 10 janvier, six Pakistanais et un Syrien ont été violemment agressés par une vingtaine de personnes au total dans les rues de la ville rhénane.

Fragilisée depuis les événements du Nouvel an, la politique d’ouverture de la chancelière allemande vis-à-vis de l’accueil des migrants risque de se durcir. Angela Merkel s’est notamment prononcée en faveur d’une procédure facilitée d’expulsion des demandeurs d’asile enfreignant la loi. De leurs côtés, de nombreux leaders de la classe politique ont pris position. Certains partis comme les populistes d'Alternative für Deutschland se sont servis du scandale de la Saint-Sylvestre pour alimenter leurs discours anti-migrants.