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Université : toute l’Europe sélectionne

Pays : France

Tags : Sélection, université, éducation, élitisme

Lorsque l’Éducation nationale veut réformer l’accès à l’université pour la rentrée prochaine, elle prend des pincettes et préfère parler "d'orientation” que de sélection. Joue-t-elle sur les mots ? D’après le projet du gouvernement, les universités classeront désormais les candidats dans le but de les départager si elles manquent de places. Ailleurs en Europe, le mot “sélection” n’a rien d’un tabou… Pour des études supérieures qui ne sont pas forcément moins ouvertes.

Aucun débat sur la question en Allemagne. Les universités sont libres de faire leur choix entre les candidats en fonction des résultats à l’Abitur- l’équivalent du bac. Et l’écrémage commence bien avant : 55% d’une génération passent cet examen, contre 80% en France. Les autres sont orientés dès la fin de l’école primaire vers des formations plus “professionnalisantes”, avec une meilleure valorisation de l’alternance. Un peu jeune pour choisir ?

En Suède, l’université sélectionne aussi ses étudiants en fonction des résultats scolaires des candidats. Mais il n’existe plus d’équivalent du bac : les élèves sont évalués au contrôle continu sur leur dernière année de lycée. Pour entrer en licence de biologie à l’Université d’Umeå en Suède, il faut avoir validé dans le secondaire les matières "biologie", "physique" et "chimie" à un niveau avancé et les mathématiques à un niveau de base.

Au Royaume-Uni, les universités choisissent leurs futurs étudiants en fonction de leurs notes, mais aussi de leur engagement associatif, de leurs passions... On recherche des “profils originaux”… susceptibles de payer en moyenne 10 300 euros de frais universitaires chaque année.

L’Autriche a abandonné son système totalement ouvert en 2005 : les universités peuvent désormais fixer leurs critères d’admission dans un certain nombre de filières. Les Pays-Bas ont franchi le cap l’année dernière. En Italie, de plus en plus d’universités pratiquent une sélection à l’entrée par le biais de tests pouvant donner lieu à une remise à niveau.

Avec son système ouvert, la France faisait donc figure de dernier des Mohicans dans le paysage européen. Pour un taux de réussite particulièrement faible. 40% des étudiants qui entament une licence dans notre pays l’ont validée 4 ans plus tard, contre plus de 75% en Allemagne, en Autriche, en Norvège et au Royaume-Uni.

Cela dit, la comparaison a ses limites : la France ne se dote pas des mêmes moyens que ses voisins européens en ce qui concerne l’enseignement supérieur. Environ 75 000 euros pour la scolarité d’un étudiant en Suède, près de 53 000 en Allemagne, 50 000 au Royaume-Uni... et environ 45 000 euros en France.

 

Trop d’élèves ? Ou pas assez de moyens?

Alors, y-a-t-il trop de jeunes qui se précipitent vers les études supérieures en France ? Ou nos universités souffrent-elle avant tout d’un manque de moyens ? Le gouvernement prévoit des remises à niveau pour les candidats ne disposant pas des “attendus” nécessaires à la poursuite des études de leur choix (il faudra, par exemple, pouvoir justifier de compétences scientifiques pour rentrer en première année de médecine). Mais avec quel budget ? Pour Évelyne Barthou, professeur de sociologue à l'Université de Pau, le milliard d'euros supplémentaires promis par le gouvernement sur cinq ans ne suffira pas à répondre aux besoins de l’enseignement supérieur.

”On risque de fermer l’université aux jeunes issus des filières technologiques. Ils rencontrent certes souvent davantage de difficultés dans leurs études que les étudiants qui ont passé un baccalauréat général. Mais les parcours de réussite existent” affirme la professeure, qui redoute que la réforme entraîne un recul de la mixité sociale dans un système déjà profondément élitiste. L’année dernière, les enfants d'ouvriers représentaient seulement 12% des étudiants fréquentant l’université, alors qu'on estime qu'ils représentent 29% des 18-23 ans.

Évelyne Barthou dénonce la vision “utilitariste” de l’université promue par la réforme- comme si l’enseignement supérieur était uniquement destiné favoriser l’insertion professionnelle des jeunes-  là où elle y voit avant tout un lieu  "de partage du savoir, de rencontres, de maturation politique…"

 

Une sélection déjà profondément ancrée dans l’enseignement supérieur français

Les opposants à la réforme s’étonnent du relativement faible engouement suscité par le mouvement de protestation. Il faut dire que les précédentes tentatives d’introduire la sélection à l’université ont fait vivre leurs pires heures aux gouvernements en place en terme de contestation sociale : mai 68, puis, en 1986, l’assassinat de Malik Oussekine tabassé à mort par des CRS lors d’une des plus importantes manifestations qu’ait connu le pays depuis lors. "L’université ouverte à tous représente le dernier bastion du modèle éducatif égalitaire promu en France, sur le papier du moins. Elle mérite bien qu’on se batte pour la défendre !", poursuit ainsi Évelyne Barthou.

Le faible engouement pour ce combat en 2018 est peut-être dû à la grande hétérogénéité de l’enseignement supérieur en France, selon le chercheur Charles Nicolas. C’est une autre singularité majeure du système français : la dualité entre les universités et les grandes écoles accessibles sur concours où se forme une grande partie de l’élite. Certaines d’entre elles sont publiques et dispensent leurs étudiants de frais de scolarité, voire, les rémunèrent en tant que fonctionnaires stagiaires (ENA, Normale sup, Polytechnique). Mais les grandes écoles privées ou consulaires comme HEC, ainsi que certains grands établissements publics comme Sciences po ou les Écoles centrales fixent eux-mêmes le montant de leurs frais de scolarité en dehors de tout contrôle de l’Etat. Sans compter sur le patrimoine culturel nécessaire à la réussite des concours. La proportion d’enfants d’ouvriers varie entre 2 et 6% dans ces grandes écoles, et caracole à un petit 6,4% dans les classes préparatoires permettant d’y accéder...

Ce qui explique peut-être qu’un pays comme le Royaume-Uni s’en tire mieux que la France en terme de lutte contre la reproduction sociale dans l’enseignement supérieur. Selon une enquête réalisée par Eurostat en 2011, 32% des descendants de parents peu diplômés ont fait des études outre-Manche, contre 23% en France, avec une moyenne de seulement 18% dans l’ensemble de l’Union européenne. Certes, une telle étude ne donnera peut-être pas les mêmes résultats dans 20 ans, alors que les frais universitaires britanniques ont triplé en 2012... "Mais malgré un système beaucoup plus inégalitaire sur le papier, avec des frais de scolarité extrêmement élevés, l’Etat garde la main sur l’ensemble de l’enseignement supérieur au Royaume-Uni, contrairement à la France où l’on ferme totalement les yeux sur ce qui se passe en dehors du secteur public de l’enseignement supérieur", poursuit Charles Nicolas. La partie cachée de l’iceberg, totalement absente du débat à l’heure actuelle.

Dernière màj le 16 février 2018