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Une jeunesse sans voix ? Le débrief

Pays : Allemagne

Tags : Législatives allemandes, Angela Merkel

Aux élections législatives du 24 septembre, les Allemands ont choisi de reconduire Angela Merkel pour quatre ans à la tête du pouvoir. Parmi les électeurs, trois millions de jeunes ont voté pour la première fois. On dit que les jeunes se désintéressent de la chose politique… est-ce véridique ? Pendant la campagne, nous avons été vérifiés sur le terrain, en traversant l’Allemagne d’Ouest en Est, voici notre réponse.

Vingt jours de voyage, de rencontres, d’observations. La campagne n’a pas pris une place incroyable dans la vie des Allemands, pas comme ça l’a été en France. Ici, c’est plus calme, en apparence du moins, comme s’il y avait moins d’enjeux (et pourtant). Le ton monte, se tend quand on parle de réfugiés. On n'en aura croisé aucun, mais c’est LE grand sujet de la campagne, celui qui revient dans toutes nos vidéos et dans toutes les discussions. Pourquoi tant d’obsessions sur ce sujet ? Parce que le parti populiste AfD (Alternative pour l’Allemagne) grimpe dans les sondages comme dans les têtes et qu’il a réussi à imposer son sujet de prédilection dans cette campagne très plate. Aussi parce que c’est censé être le point sur lequel les avis autour d’Angela Merkel divergent le plus. Les gens de gauche applaudissent. Les gens de droite doutent. Les libéraux s’y refusent. Les extrêmes paniquent. Je cherche à comprendre le sens de tout cela : la seule explication plausible m’est donnée par Nico, un candidat de Die Partei, ce parti satirique amusant, bien plus sérieux qu’il n’y paraît : "nous vivons dans une société incroyablement vieille, qui veut que rien ne change". Voilà à quoi ressemble l’Allemagne. A une vieille société patriarcale, dominée par ses élites blanches (de peau et de cheveux).

 

Peu de femmes

J’écris patriarcale, même si Merkel est bien la seule femme de pouvoir à impressionner les hommes dominants du monde entier. Mais patriarcale, parce que les femmes y sont au ralenti dès qu’elles mettent au monde un enfant ; elles s’arrêtent un voire trois ans consécutifs, pour s’occuper de leur marmot, une perspective inimaginable dans mon monde. Une société extrêmement masculine : dans notre reportage même, les hommes sont partout. D'Aachen, ville connue pour être la « cité des petites saucisses », à Brunswick, qui accueille aussi un haut taux d’étudiants hommes avec sa faculté technique. Rares ont été nos personnages féminines. Il y a eu Louisa et Lara-Marie, deux Européennes rationnelles. Il y a eu Cate, la couchsurfeuse-bikeuse, qui défie tous les clichés. Il y a eu Almut, fille de la ferme attachée à son environnement traditionnel. Rapidement Andrea, l’antifa aux cheveux verts. Et c’est tout, sur une vingtaine de personnages. D’autres étaient là, parfois, mais plus effacées. Hasard de circonstance ou non, c’était les hommes qui répondaient majoritairement à nos demandes de Couchsurfing, qui conduisaient les covoiturages, qui osaient parler politique ouvertement.

 

Merkeland

Dans le train du retour, je retraverse l’Allemagne en y pensant : quel rapport a-t-on finalement à la politique dans un pays dirigé depuis 12 ans, et bientôt plus : 16 ans, par la même personne ? On critique les dirigeants africains pour des milliers de raison, mais principalement pour leur longévité étonnante au pouvoir. En Allemagne et en Europe, cette longévité - certes légitimée par des élections régulières - est perçue comme un gage de stabilité, de qualité. On ne s’étonne plus que Merkel soit surnommée « Mutti », la mère du peuple, avec tous les sous-entendus politico-historiques que cette dénomination peut avoir. On la trouve calme, rationnelle, ce qu’elle est probablement, je voudrais bien y croire mais j’ai l’impression que tout cela manque cruellement de contradictoires. Les jeunes croisés sur notre chemin l’apprécient manifestement. Elle ne fait pas de vagues. Elle mène ses troupes. Elle ne fait pas de sa vie un show télévisé. Elle bosse. C’est l’image qu’elle renvoie dans les médias, donc dans les esprits, depuis 2005.

 

La politique éloignée des jeunes…

Les jeunes sont plus engagés qu’on ne le pense. Ils ont tous des idées, des envies, mais ils donnent l’impression d’être très peu écoutés. A l’image des propos de Nico Semsrott, candidat de Die Partei, « aucun thème de cette campagne électorale ne concerne les moins de 35 ans ». Ils ne se sentent pas concernés, comme Martin, notre covoitureur Hanovre-Magdeburg, qui n’est jusqu’ici jamais allé voter. Les débats, les lois, les politiciens : ce ne serait que du blabla, du spectacle pour amuser la galerie. Avec un certain penchant pour les théories complotistes, Martin ira plus loin : cela ne sert à rien de voter, ne s’intéresser à un système qui nous manipule. "D’ailleurs les élections sont en partie truquées. Vous ne savez pas ? Faut que je vous conseille de nouveaux sites pour vos lectures quotidiennes. Parce que Die Spiegel et la SDD sont vraiment manipulés par les élites. Et au fait, vous saviez pourquoi les produits alimentaires étaient moins chers en Allemagne ? Eh bien pour que le peuple ne se révolte pas. Sinon ça péterait !" On reste interdites devant ses théories. Il coche à lui seul plusieurs critères de l’électeur AfD. Il nous balance des statistiques vaseuses sur les migrants et les délits de droit commun. Sa source ? Un ami policier berlinois. Forcément, il a plutôt envie de croire son pote qu’un rapport de la Bundespolizei. Schéma classique. On lui demande si c’est une possibilité, pour son premier vote, qu’il s’oriente le 24 septembre vers les extrémistes eurosceptiques. "Non, ils sont trop radicaux pour moi". Ah bon. On n’aurait pas dit.

 

… mais les jeunes curieux de l’avenir

Vous connaissez les cool kids ? Ces enfants un peu hype, à l’école, qui arrivent toujours à donner leur avis, qui sont plus matures qu’on ne le penserait ? Ils nous ont donné à Würselen (notre première étape) une belle impression de ce que pouvaient penser les jeunes de la politique. Même si les filles du groupe n’avaient pas le droit de voter, elles vivaient au quotidien les décisions politiques de leurs aînés. Preuve qu’on peut être sensibilisé.e.s très tôt à la chose politique. En leur demandant leur avis, elles ont enfin pu sortir leurs arguments. A l’école, on pourrait dire qu’elles sont des nerds : le contraire même des cool kids mais peu importe : elles ont des idées, entendent leurs parents en parler, y réfléchissent ensemble. Cette curiosité est universelle, tous les jeunes s’informent, beaucoup par leurs smartphones, mais ils s’intéressent aux décisions prises dans leur pays. Bien sûr, nos profils se ressemblent un peu. Ceux qui nous reçoivent chez eux gratuitement en Couchsurfing sont des personnes ouvertes à la rencontre, à la discussion, à la confiance totale entre étrangers - ils nous laissent clefs et appart sans sourciller, nous proposent de nous resservir trois fois de chaque plat. Mais on a quand même croisé différentes couleurs politiques : du FDP, du Die Linke, des Grünen, un mélange assez varié de jeunes, aux préoccupations courantes. Et tous sont soucieux de l’environnement, et des formes citoyennes d’engagement : à “Deutschland Spricht” par exemple, une association de Cologne mais qui se décline dans une dizaine de villes en Allemagne, on parle politique autour d’un café ou d’une bière, tous les premiers dimanche du mois. Julian, Sarah, Janina, Sergueï, Lisa et Holger nous invitent à regarder le débat télévisé entre Schulz et Merkel. Chaque argument lancé pendant l’échange est critiqué. Ils s’y connaissent bien plus qu’on ne l’aurait pensé. Au final, ce débat manque d’idées, de diversité, de contradicteurs, nous en ressortons tous frustrés. Julian : “Vous savez, aux Etats-Unis, on a les démocrates et les conservateurs, les deux font la même chose, et on a pas l’impression qu’il existe d’autres partis. Eh bien en Allemagne finalement, c’est pareil !”.

 

Moralité

Loin de l’image caricaturale “les jeunes s’en foutent de tout, et notamment d’aller voter”, nous avons rencontré des 18-35 ans intéressés, motivés, curieux mais finalement peu concernés par l’actuelle gestion du pays. La politique de Merkel-Schulz éventuellement reconduite dans une nouvelle grosse coalition s’adresse principalement aux électeurs les plus vieux, ceux-là même qui les élisent…

Dernière màj le 25 septembre 2017