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Le poème anti-Erdogan de Jan Böhmermann bientôt totalement interdit ?

Pays : Allemagne

Tags : Satire, Erdogan

Le poème satirique de l'humoriste Jan Böhmermann sur Recep Tayyip Erdogan va-t-il être totalement interdit ? C'est ce qu'espère le président turc, dont l'avocat estime que le texte "n'a rien à voir avec l'art et la liberté artistique". Un tribunal de Hambourg a commencé mercredi 2 novembre l'examen de cette nouvelle demande au civil et rendra sa décision le 10 février 2017. En mai, le dirigeant avait déjà obtenu l'interdiction de la diffusion publique de certains passages du pamphlet, mais il avait été débouté en octobre de son procès au pénal pour "insulte à un représentant d'un Etat étranger". A l'origine de cette bataille judiciaire, un clip diffusé sur "Extra 3", puis un faux poème pour "Neo Magazin Royale", une émission de la ZDF. Intentionnellement insultante, cette vidéo avait ravivé les tensions diplomatiques entre la Turquie et Allemagne au printemps. Quels sont les enjeux de cette affaire ? Retrouvez ci-dessous l'article qu'ARTE Info avait consacré à Jan Böhmermann le 15 avril dernier.

Le 15 avril, après une semaine de tractations internes, la chancelière Angela Merkel a tranché et donné "son autorisation" pour que le parquet engage une procédure contre le satiriste Jan Böhmermann pour "insulte à un représentant d'un Etat étranger" (art. 103 du code pénal), délit passible de trois ans de prison et qualifié par certains de crime de "lèse-majesté". Paradoxalement, elle a annoncé dans la foulée que "le gouvernement est d'avis qu'on peut se dispenser de l'article 103" et que sa suppression interviendra en 2018.

Un poème diffamatoire aux vertus pédagogiques ?

"Pervers, pouilleux et zoophile" : c’est ainsi que l’animateur de la ZDF, Jan Böhmermann, a décrit le président turc Recep Tayyip Erdogan dans son talk-show "Neo Magazin Royal". Le texte en question est présenté par son auteur comme un pamphlet et, pourtant, il dépasse la satire pure : il contient des insultes et des coups sous la ceinture. C’est la raison pour laquelle la ZDF a récemment pris ses distances avec ces propos et a effacé le passage concerné de ses archives. Ce qui n’empêche pas l’extrait de continuer à faire le tour du web. 

Jan Böhmermann était pourtant plein de bonnes intentions : il voulait montrer au chef de l’Etat turc jusqu’où peut aller la satire en Allemagne et où résident les limites de la liberté d’opinion. En résumé : un pamphlet comme leçon. Böhmermann protestait contre la convocation de l'ambassadeur allemand en Turquie par Erdogan, offusqué par une émission satirique du programme “Extra 3” de la NDR. La réaction d’”Extra 3” aux ennuis de Böhmermann ne s'est pas faite attendre : l’émission est montée un cran plus haut dans la satire, tandis que Jan Böhmermann, refusant de laisser Ankara gagner la bataille, a voulu continuer à lui montrer où se trouvait le curseur allemand en matière de satire politique. Mais sa mission s’est retournée contre lui. 

Une satire qui est allée trop loin

Alors que les vidéos d’"Extra 3" sont l’expression d’une opinion démocratique, les pamphlets de Jan Böhmermann franchissent ostensiblement les limites de la simple satire. L’animateur l’a lui-même reconnu avant de les lire : “Ce qui vient maintenant, on n’a pas le droit de le faire. Diffusé en public, c’est interdit en Allemagne.” Böhmermann a eu droit à un savon d’Angela Merkel, qui s’est exprimée par la voix de son porte-parole Steffen Seibert. La chancelière estime qu’il faut vérifier si ses textes, “volontairement offensants”, enfreignent l’article 5 de la Loi fondamentale, l’équivalent de la constitution en Allemagne. 

Voici comment un pamphlet est devenu une affaire d’Etat et a lancé le débat sur la liberté d’opinion en Allemagne. Entre-temps, le parquet de Mayence a ouvert une enquête contre l’humoriste de 35 ans. Vingt personnes ont porté plainte contre Böhmermann, à qui ils reprochent d’avoir violé le paragraphe 103 du Code pénal sur les insultes à un organe ou un représentant d’un Etat étranger :

 

Article 5


L’insulte d’un chef d’Etat étranger peut être punie d’une peine allant jusqu’à trois ans de réclusion ou d’une amende. En cas d’insulte à caractère diffamatoire, la peine peut aller jusqu’à cinq ans de prison. Une éventualité qui ne semble pas apeurer Jan Böhmermann, qui s’est fendu d’un tweet déclarant “Je n’irai pas en prison”.
 

 
Comme l’insulte à un chef d’Etat étranger est un délit, il ne peut y avoir de poursuites pénales contre l’auteur satirique que si Erdogan porte plainte contre lui. C'est chose faite. Le gouvernement a alors examiné sa demande et requalifié son délit en crime. Le parquet de Mayence peut maintenant lancer d’éventuelles poursuites pénales. Des membres de la chancellerie, du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Justice s'étaient réunis au début de la semaine pour réfléchir à cette affaire.

 


La ZDF a pris position pour Böhmermann et a affirmé que la collaboration de l’humoriste avec la chaîne n’était pas remise en question. “L’émission continue”, a-t-il expliqué lundi. “Neo Magazin Royale” sera diffusé comme d’habitude et des collègues de Böhmermann le soutiennent publiquement, dont le journaliste Matthias Döpner. 

 

 
L’artiste de cabaret Dieter Hallervorden a quant à lui mis en ligne une chanson sur sa page Facebook, dans laquelle il se moque du dirigeant turc, qu’il décrit comme “un terroriste qui chie seulement sur les esprits libres”. “Maintenant plus que jamais !”, s’insurge le Berlinois à propos des la vision d’Erdogan de la satire en Allemagne. Sa chanson se termine par les mots suivants : "L’Allemagne n’est pas le Kurdistan".

 

Böhmermann, un révolutionnaire dans le paysage médiatique allemand

Böhmermann lui-même ne s’est plus exprimé durant le week-end. Il a commencé à se faire discret vendredi soir, au moment de la remise des prix Grimme de la télévision. Il a été récompensé pour une caricature du majeur de l’ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis - il avait alors, en mars 2015, déjà beaucoup fait parler de lui. 

Il a, d'une certaine manière, secoué le paysage de la télévision allemande, mais son courage risque maintenant de lui être fatal. Les relations diplomatiques entre l’Allemagne et la Turquie vont passer devant son sort, particulièrement en ce moment où Angela Merkel et Recep Erdogan travaille en étroite collaboration sur la question de la crise des réfugiés. 

Dernière màj le 2 novembre 2016