|

Jeu de chaises musicales entre la politique et la finance ?

Pays : Union européenne

Tags : Politique, conflits d'intérêt, #filmthepolice

"Un traître". C'est ainsi que l'eurodéputée française Pervenche Berès, membre du groupe des sociaux-démocrates, a qualifié José Manuel Barroso. De la plus haute fonction politique de l'UE à la banque d'investissement Goldmann Sachs, le cas de l'ancien président de la Commission européenne est du jamais vu. Même si le jeu des chaises musicales de la politique à la sphère économique n'est pas nouveau.

La politique européenne, tremplin vers la finance ?

Refroidissement, vous avez dit "refroidissement" ?

Au cours des dix-huit mois qui suivent leur mandat, les anciens commissaires doivent demander la permission de la Commission pour exercer un emploi dans le secteur privé.

A la Commission européenne, on ne voit pas de problème éthique dans la reconversion de José Manuel Barroso. Après les dix-huit mois réglementaires de la "période de refroidissement" qui a suivi son mandat, "il est raisonnable de croire que l'accès à des informations privilégiées ou une influence possible ne sont plus problématiques", a déclaré lundi un porte-parole de la Commission. Avant de rappeler que "tous les anciens membres (...) restent liés par les obligations d'intégrité, de discrétion et de secret professionnel" et que Bruxelles a le devoir de veiller au respect de ces obligations.Un durcissement des règles en vigueur ne semble cependant pas à l'ordre du jour.  

La reconversion de José Manuel Barroso n'est pas la première à faire polémique. A l'automne 2015, l'ONG allemande LobbyControl et l'organisation anti-lobbies Corporate Europe Observatory (CEO) ont publié une étude commune sur les étranges occupations de certains anciens politiciens ou fonctionnaires de l'UE. Bilan : un an après la mise en place de la nouvelle Commission, un tiers des anciens commissaires se trouvent aujourd'hui dans des positions discutables dans le secteur privé. Il n'est donc pas étonnant que José Manuel Barroso soit dans le viseur de LobbyControl et de CEO depuis 2015 : les deux organisations avaient alors répertorié vingt-deux fonctions et activités adoptées par l'ancien président de la Commission après son mandat.

 

Les exemples de Kroes, de Gucht et Reding

Parmi eux, l'ancienne commissaire néerlandaise à la Concurrence puis aux Nouvelles technologies Neelie Kroes, qui a intégré en 2015 l'entreprise mettant en relation clients et chauffeurs Uber, qui a notamment été interdite en Allemagne. Elle a également obtenu un poste de conseillère à la Bank of America Merrill Lynch. L'ex-commissaire au Commerce Karel de Gucht ferait également partie des conseils d'administration de plusieurs entreprises, comme le rapporte Corporate Europe.

Autre cas emblématique : celui de Viviane Reding. L'ancienne commissaire à la Justice et vice-présidente de la Commission siège aujourd'hui au Parlement européen… et au curatorium de l'influente Bertelsmann-Stiftung. Cette fondation fait partie d'une multinationale qui œuvre dans le domaine des médias et qui serait l'un des grands bénéficiaires du traité transatlantique, s'il voyait le jour. Les connaissances de Viviane Reding devraient lui être d'une grande utilité.

 

Schröder avait préparé le terrain

En Allemagne, l'ancien chancelier Gerhard Schröder a montré avec brio à quel point politique et lobbying peuvent être liés. Juste après la fin de son second mandat en 2005, l'ancien chef du gouvernement a rejoint la conseil de surveillance de Nord Stream AG, une filiale du géant gazier russe Gazprom. Gerhard Schröder connaissait très bien son nouvel employeur, chargé de la construction du gazoduc entre l'Allemagne et la Russie, qu'il avait lui-même autorisé pendant son mandat.

Une loi prévoyant un délai de "refroidissement" de dix-huit mois pour les politiciens allemands, à l'image de leurs confrères européens, a vu le jour outre-Rhin en juillet 2015. Durant cette période, ils doivent obtenir l'approbation d'une commission pour avoir le droit d'exercer dans le secteur privé. Une commission qui n'est pas encore au complet. Au même moment, la nomination de l'ancien chef de la chancellerie allemande Ronald Pofalla au directoire de la Deutsche Bahn, la SNCF allemande, a fait grand bruit.

 

Des pratiques moins courantes en France

Il n’y a qu’en France où le politique, c’est l’affaire d’une vie.

Alain Lamassoure - Libération, 11/07/2016

Côté français, on compte de ministres importants ayant obtenu des postes de premier plan du côté privé de la force. Récemment, c'est l'ancien ministre de l'Economie et du Redressement productif Arnaud Montebourg qui a fait parler de lui lorsqu'il a été nommé vice-président du conseil de surveillance de l'entreprise d'ameublement Habitat en mars 2015. Il a pourtant obtenu l'accord de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, à qui "tout ancien ministre, ancien maire, ou ancien président d’exécutif local" doit demander l'autorisation pour "commencer ou reprendre l’exercice d’une activité libérale ou d’une activité rémunérée dans le secteur concurrentiel".

En France, le passage du public au privé ou "pantouflage" est moins courant qu'ailleurs, comme le note l'eurodéputé Les Républicains Alain Lamassoure dans Libération : "Il n’y a qu’en France où le politique, c’est l’affaire d’une vie".

Dernière màj le 15 septembre 2016