"Un exemple d'homme vertueux"

Pays : Émirats Arabes Unis

Tags : Frédéric Mitterrand, Emirats, Cheikh Zayed

Frédéric Mitterrand retrace le parcours du père fondateur des Émirats arabes unis, disparu en 2004. Un portrait fouillé, pour lequel l'ancien ministre de la Culture a collecté de nombreuses archives inédites.

ARTE Magazine : D’où vous est venue l’idée de réaliser un documentaire sur le Cheikh Zayed ? 

 

Frédéric Mitterrand : En lisant, il y a plus de vingt-cinq ans, Le désert des déserts, un très beau livre de l’explorateur britannique Wilfred Thesiger, qui a arpenté le monde arabe tout au long de sa vie. Il raconte sa rencontre dans les années 1940 avec le cheikh inconnu d’une oasis perdue, Al-Aïn. Quatre pages dans lesquelles Thesiger brosse un portrait extraordinaire de cet homme. Il s’agissait évidemment du Cheikh Zayed, bien avant qu’il ne devienne émir d’Abu Dhabi (1966) puis fondateur et pré- sident des Émirats arabes unis (1971). Depuis, je suis resté marqué par cette description. Ensuite, je l’ai rencontré, de très loin, et j’ai été frappé par son charisme. 

 

Pourquoi axer votre documentaire sur sa personnalité plutôt que sur la création et le développement des Émirats ? 

 

Je voulais me concentrer sur le personnage de Zayed, sur ce qu’il rêvait d’accomplir, plutôt que de m’engager dans une sorte de radioscopie actuelle des Émirats.

 

Frédéric Mitterrand : Je voulais me concentrer sur le personnage de Zayed, sur ce qu’il rêvait d’accomplir, plutôt que de m’engager dans une sorte de radioscopie actuelle des Émirats comme il en existe déjà beaucoup – par ailleurs souvent intéressantes mais aussi très critiques. J’ai estimé qu’il fallait mettre en valeur les éléments positifs de son caractère afin de réaliser un film sans condescendance. 

 

Vous le présentez comme un homme de paix, fourmillant d’idées et comme un formidable chef d’État. A-t-il pour autant transformé la société émiratie ?

 

Frédéric Mitterrand : Zayed était un exemple d’homme vertueux. Grâce à lui, les Émirats sont différents des autres États du Golfe arabique : les jeunes filles vont à l’école et les femmes disposent quasiment des mêmes droits que les hommes. Mais Zayed n’a pas changé en profondeur la société émiratie, car il en avait une vision très traditionnelle, liée à son milieu d’origine. Encore aujourd’hui, le pouvoir de nombre de femmes se limite à la sphère privée. Et par exemple, lorsqu’Anne-Aymone Giscard d’Estaing dînait avec la principale épouse de Zayed, elle devait porter un masque ! 

 

La seule chose que Zayed n’arrivait pas à concevoir était la théorie de l’évolution selon Darwin.

 

Vous le montrez aussi ouvert sur le monde… 

 

Frédéric Mitterrand : Il était capable de comprendre que les choses étaient différentes ailleurs, notamment lors de ses conversations avec François Mitterrand, qu’il interrogeait sur le fonctionnement des sociétés occidentales. La seule chose que Zayed n’arrivait pas à concevoir était la théorie de l’évolution selon Darwin : il riait à chaque fois que François Mitterrand lui disait que nous descendions peut-être du singe : cela le laissait totalement interdit. Cet homme avait aussi de grandes qualités d’empathie. Quand Chirac lui rend visite pour la dernière fois, Zayed, mourant, est tellement heureux de le retrouver que cela en est profondément émouvant.

 

Comment expliquez-vous qu’on connaisse si peu ce personnage ?

 

Frédéric Mitterrand : L’arrogance et la négligence occidentales font que l’on s’intéresse peu à des personnages dont l’univers culturel diffère du nôtre. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille tout accepter du fait que les gens ont une autre culture. Ce n’est pas de l’irénisme ou de l’angélisme de ma part. 

 

L’arrogance et la négligence occidentales font que l’on s’intéresse peu à des personnages dont l’univers culturel diffère du nôtre. 

 

Où avez-vous récolté toutes ces archives inédites ? 

 

Frédéric Mitterrand : Via les compagnies pétrolières. Je me suis dit qu’elles faisaient forcément des documentaires pour familiariser leur personnel, déjà aux Émirats dans les années 1960. Et bingo ! Effectivement ces entreprises avaient de vieilles archives. Il y a aussi, entre autres, cette vidéo extraordinaire où Zayed se baigne avec ses fils.

 

Est-ce que les Émirats de 2015 correspondent aux rêves de Zayed ?

 

Frédéric Mitterrand : Difficile à dire… Selon moi, l’Abu Dhabi d’aujourd’hui ressemble à ce qu’il voulait en faire. Mais pour Dubaï par exemple, c’est une autre affaire : était-il prêt à endosser son gigantisme et sa démesure ? J’en doute.

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016