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Ukraine : pas d'accalmie en vue sur le front du Donbass

Pays : Ukraine

Tags : Conflit, Donbass, Russie, Prorusse

Près de deux ans après la signature de l’accord de paix de Minsk 2, une trêve semble encore bien loin dans l’est de l’Ukraine. Le 29 janvier, de violents affrontements ont repris autour d’Avdiïvka, dans le Donbass, faisant une trentaine de morts, civils et militaires, en une semaine. Cette nouvelle vague de violences est la plus grave violation de la trêve "illimitée" conclue fin décembre 2016 entre les forces de Kiev et les rebelles prorusses des républiques autoproclamées du Donbass et les deux camps s’en attribuent la responsabilité. La région est désormais sous la menace d'une crise humanitaire, avec des températures glaciales et des coupures d'eau et d'électricité. Selon des observateurs, les premiers habitants commencent à quitter Avdiïvka. Près de dix mille personnes ont été tuées depuis le déclenchement, en avril 2014, de cette guerre qui met en jeu une Ukraine divisée entre ses ambitions européennes et sa proximité avec la Russie.

Comment expliquer cette impasse ? Pour permettre une bonne compréhension des points de vue respectifs du pouvoir de Kiev et des Ukrainiens séparatistes, ARTE Info a choisi de donner la parole à un responsable politique de chaque camp : Vladislav Berdichevski dit "Breeg", député de la République populaire de Donetsk et Dmytro Kuleba, ambassadeur et représentant permanent de l’Ukraine auprès du Conseil de l’Europe. Nous les avons contactés séparément, leur avons posé les mêmes questions et avons retranscrit leur témoignage côte à côte.

ARTE Info : Deux ans après l’accord de Minsk 2, pourquoi cette escalade de la violence dans le Donbass ?

Dmytro Kuleba : Malheureusement, il y a eu ces deux dernières années en permanence des affrontements entre les forces armées ukrainiennes et les terroristes de Donetsk et Lougansk soutenus par la Russie. Mais en vérité, nous n’avons pas jamais eu des affrontements de cette portée au cours de ces deux années.

Nous ne pouvons qu’imaginer pourquoi la Russie a provoqué cette escalade. Il se peut que Moscou ait tout simplement voulu tester la réaction de la communauté internationale et en particulier du nouveau régime américain : avec quelle intensité réagirait-elle ? L’Occident soutient-il toujours autant l’Ukraine qu’au cours des deux dernières années ?

Il se peut que Moscou ait tout simplement voulu tester la réaction [...] du nouveau régime américain

Dmytro Kuleba

Vladislav Berdichevski : Les combats n’ont jamais cessé. Il y a eu une sorte de trêve qui a été signée pour les fêtes de fin d’année, mais ça a duré quelques heures et puis les bombardements des quartiers résidentiels ont repris aussitôt après. Il y a tout le temps de tirs de provocation de l’armée ukrainienne, qui tire sur la périphérie de nos villes, des villages, de toutes sortes d’agglomérations. Tout cela est noté dans les rapports de l’OSCE. Avec l’OSCE, nous avons aussi pu relever que tout ce qui avait été prévu et fixé par les accords de Minsk concernant la sécurité, c’est-à-dire le matériel lourd, n’a pas été respecté.

Au niveau international, l’Ukraine se positionne en victime de l’agression qu’elle subit de la part de la Russie, alors qu’aucun des six cents observateurs de l’OSCE qui sont présents sur place n’a jamais relevé la présence de l’armée russe régulière dans le Donbass. L’Ukraine organise ses provocations régulièrement, en fonction des déplacements des chefs de l’Etat en Europe ou à l’étranger.

 

La nouvelle administration américaine peut-elle changer la donne en Ukraine ?

Dmytro Kuleba : Pour l’instant, je ne vois aucune donnée stratégique précise pour conclure à une inflexion dans la politique étrangère américaine. A ma connaissance, le président Trump serait en train d’examiner les possibles changements dans la relation avec la Russie. Mais la situation globale est trop complexe. Ce ne serait pas si facile à mettre en œuvre, avant tout parce que l'Ukraine jouit encore du soutien du Congrès américain.

[Trump] va vite se rendre compte qu’investir dans l’Etat ukrainien, c’est investir dans un Etat nazi

Vladislav Berdichevski

Mais le risque est là, d’autant plus que depuis le début des agressions russes, le principe même des sanctions étaient leur caractère transatlantique. Je pense qu’une levée complète des sanctions est un scénario irréaliste.

Pour être tout à fait honnête, je ne vois pas pourquoi les Etats-Unis adouciraient leurs sanctions contre la Russie. L’ambassadrice américaine auprès des Nations-Unies a récemment condamné l’annexion de la Crimée. C’était un signal clair qu’un crime russe ne sera pas oublié et que plus que jamais, les Etats-Unis, comme l’Europe, sont du côté de l’Ukraine.

Vladislav Berdichevski​ : Nous espérons que Monsieur Trump sera quelqu’un de plus pragmatique que son prédécesseur. En tant qu’homme d’affaires qui sait compter son argent, il va vite se rendre compte qu’investir dans l’Etat ukrainien, c’est investir dans un Etat nazi.

Le gouvernement actuel ukrainien n’a pas l’intention de mettre en place de réformes. Tout ce qu’il veut, c’est recevoir de l’argent de l’étranger et puis voler cet argent du budget. L’année dernière, on a obligé les politiciens ukrainiens à remplir leur déclaration d’impôts sous forme électronique et on s’est rendu compte qu’en trois ans, ils se sont enrichis plus que l’ancien président Ianoukovitch aurait pu le faire en dix ans au pouvoir.

Au bout de vingt-cinq ans d’existence d’un Etat ukrainien indépendant, le Donbass s’est rendu compte qu’il est impossible de vivre dans cet Etat. J’attends que Trump soit quelqu’un qui soit plus capable de trouver un accord avec la Russie et qu’il comprendra que l’Ukraine fait partie d’une zone d’intérêts nationaux russes.

 

Carte Ukraine
© Loïc Bertrand

 

Pourquoi est-ce que l’accord de Minsk 2 n’est pas appliqué ?

Que contient l'accord de Minsk 2 ?

L’accord de Minsk 2, supervisé par l’Allemagne, la France et la Russie, avait pour but de mettre fin au conflit en Ukraine. Il comprend treize points. Sur le plan militaire, il prévoyait un cessez-le-feu dans les régions séparatistes de Donetsk et de Lougansk, le retrait des "armes lourdes" et de "tous les groupes armés étrangers", ainsi que la mise en place d’une "zone tampon" démilitarisée. Côté politique, il recommande la tenue d’élections locales dans les régions de Donetsk et de Lougansk, pour définir leur statut, ainsi qu'une réforme de la Constitution ukrainienne, avec pour but la "décentralisation" de ces deux régions. Ce dernier point est particulièrement problématique pour le pouvoir de Kiev : le don d'un statut spécial aux régions séparatistes de Donetsk et de Lougansk et leur réintégration en Ukraine leur donnerait une voix sur la scène nationale et éventuellement au Parlement. Le gouvernement craint que ce ne soit une manière, pour la Russie, d'accroître son influence en Ukraine. L'accord de Minsk 2 n’aborde pas la question de la Crimée et prévoit que l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) supervise le cessez-le-feu.

Dmytro Kuleba : Les avancées sont freinées par les accords de Minsk. Alors que les Ukrainiens sont prêts à respecter les points de l’accord, ce n’est pas le cas de la Russie. Et le premier point de Minsk 2, c’est un cessez-le-feu complet. Comment pourrions-nous parler des autres points, alors que des villes comme Avdviïvka sont bombardées ?

En seulement une semaine, plus de 1000 missiles ont été lancés par les séparatistes sur cette ville paisible. La question qui se pose naturellement est de savoir d’où viennent ces munitions. La réponse est évidente : de Russie. Alors comment pourrions-nous discuter d’avancées pour la paix ?

Vladislav Berdichevski​ : Si les accords de Minsk sont respectés, l’Ukraine va devenir une confédération, ce qui n’arrange pas les nationalistes ukrainiens qui sont au pouvoir actuellement. L’Ukraine ne veut pas prendre cette décision, parce que le Donbass refuse de vivre dans un Etat ukrainien tel qu’il est aujourd’hui.

Depuis la révolution de Maïdan, les droits des citoyens du Donbass ont été violés, la Constitution a été piétinée, le choix du peuple du Donbass a été minoré. C’est pour cela que nous avons fait jouer notre droit à l’autodétermination, au même titre que les gens l’ont fait au Kosovo. Du temps de l’empire du tsar à l’Union soviétique, le Donbass était une région russe. 99% de la population parlait le russe.

Depuis que l’Ukraine a déclaré son indépendance, nous avons essayé de vivre en bon voisinage, jusqu’au moment où nos droits humains ont été piétinés. Les élections locales prévues par l’accord de Minsk 2 en sont au stade zéro, parce que l’Ukraine ne veut pas se mettre d’accord sur la tenue d’élections. Si l’Ukraine le fait, cela voudra dire qu’elle légalise les autorités locales.

 

Pourquoi est-ce que la paix a été impossible jusqu'ici et comment voyez-vous l'avenir ?

Dmytro Kuleba : Cette question est un casse-tête pour les diplomates. Mais je pense que nous devons motiver la Russie à remplir les conditions des accords. Une alternative aux accords de Minsk serait beaucoup plus dangereuse que le statu quo, car ils nous donnent au moins un cadre clair de négociations.

Vladislav Berdichevski​ : Soit les accords de Minsk sont appliqués, soit on trouve une autre forme qui convienne au Donbass. Après qu’il y ait eu des morts, nous n’imaginons pas faire partie de l’Etat ukrainien. Compte tenu du fait que l’Ukraine ne respecte pas les accords de Minsk, je pense qu’un autre format devra être trouvé. Je pense que le Donbass doit être libre et indépendant et notre objectif sera d’adhérer à l’Union eurasiatique économique et politique. Nous ne pouvons plus vivre avec l’Ukraine, un Etat qui nous tue et qui tue notre peuple.

 

Retour sur le conflit ukrainien en six points

- Le 21 novembre 2013, Kiev suspend les négociations sur l’accord d’association de l’Ukraine avec l’Union européenne, sous la pression de la Moscou pour accroître sa coopération économique avec la Russie. Ce revirement provoque le vaste mouvement de contestation Euromaïdan, auquel participe l’opposition ukrainienne. Au fil des mois, Euromaïdan se double d’une crise politique marquée par la répression policière et par le vote de lois restreignant le droit de manifester. Le premier ministre Mykola Azarov démissionne le 29 janvier et les affrontements se font de plus en plus violents à Kiev, tuant des dizaines de manifestants. 

- Le 21 février 2014, le président Victor Ianoukovitch et l’opposition signent un accord qui prévoit notamment la formation d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’une nouvelle élection présidentielle avant la fin de l’année. Lorsque le Parlement vote la libération de l’opposante Ioulia Timochenko, le président quitte le pays en criant au "coup d’Etat".

- Le 23 février, le Parlement tente d'abroger la loi qui faisait du russe -entre autres- la deuxième langue officielle des régions où les russophones représentent plus de 10% de la population, principalement dans l’est du pays. Cette abrogation ne sera finalement pas validée et n'aura pas de conséquences légales, mais elle est vécue comme une provocation par beaucoup d'Ukrainiens russophones. En Crimée, c’est le point de départ d’une rébellion contre le pouvoir de Kiev, appuyée militairement par la Russie. L’action de Moscou est vivement critiquée par la communauté internationale, qui met en place des sanctions à son encontre. Le 16 mars, au cours d’un référendum -dont la légitimité n’est pas reconnue ni par le gouvernement ukrainien, ni par l’Europe- plus de 96% des électeurs approuvent le rattachement de la Crimée à la Russie. Le Kremlin valide ce rattachement.

- Le mouvement séparatiste s’étend à l’est du pays et notamment au Donbass. Les affrontements prennent de l’ampleur. Le 7 avril, c’est la République populaire de Donetsk qui est proclamée. En mai, les territoires du Donbass demandent leur rattachement à la Russie.

- Les mois et les années suivants sont marqués par l’aggravation du conflit armé, qui ne s’est jamais totalement arrêté, par la mise en place de nouvelles sanctions occidentales par la Russie et par plusieurs tentatives diplomatiques infructueuses, dont l’accord de Minsk 2. Le 16 septembre 2014, le gouvernement ukrainien pro-européen signe l’accord d’association avec l’UE, qui continuera à soutenir financièrement Kiev. 

Retrouvez notre chronologie détaillée ici.

Dernière màj le 5 décembre 2018