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Ukraine : Marioupol, cité invincible ?

Pays : Ukraine

Tags : Marioupol, kiev, guerre

Stratégique et convoité, le port de Marioupol subit les assauts des rebelles. D’après l’armée ukrainienne, une vingtaine de chars russes auraient passé la frontière le 20 février en direction de la dernière grande ville contrôlée par Kiev dans le bassin du Donbass.  Située sur les bords de la mer d’Azov, sa conquête créerait un pont terrestre entre la Russie et la Crimée, annexée en mars par Moscou. L'importance de Marioupol est considérable et ses usines de transformation de charbon nécessaires à l’économie du Donbass. Les habitants le savent et pour eux, le cessez-le-feu ne change pas grand-chose ; les affrontements isolés se poursuivent. Après une série de clichés sur la "nouvelle Russie", le photographe Olivier Sarrazin est allé à la rencontre des défenseurs de Marioupol : soldats, groupes d’autoprotection, mineurs, mais aussi réfugiés, écoliers, tous citoyens d’une ville qu’ils pensent imprenable.

Checkpoint sur la route de Zaporijia à l’entrée de Marioupol

La ville est ceinturée d’une quinzaine de checkpoints qui entourent et protègent la ville des forces séparatistes de la République du Donbass. Appuyées par des blindés et de l’infanterie, des tranchées se dressent de part et d’autre. Souvent sous le feu de l’artillerie et des fameux Grads (camions lance-roquettes), les checkpoints sont le seul moyen de contrôler les routes et de repousser les attaques.

1- Olivier Sarrazin

Ecole du 17ème district

Comme l’ensemble de la population civile à Marioupol, "un tiers des jeunes sont pro-ukrainiens, un tiers pro-russes et un dernier tiers indécis", nous confie la directrice. Mais ici à l’école du 17ème district, il n’y a qu’un seul discours, celui de Kiev. Les autres se font discrets, enfants comme enseignants. Pourtant la guerre continue sur les réseaux sociaux. Les jeunes ont compris qu’il ne servait à rien de discuter quand tout le monde pense avoir raison. 

 

2 - Olivier Sarrazin

Les volontaires de l’association de Makhnovchi rentrent de mission.
Chaque jour, ils traversent la ligne de front dans de petites voitures pour apporter de l’aide humanitaire, ravitailler les soldats ou livrer des fournitures. Aujourd’hui ils ont évacué d’un village une grand-mère et son petit-fils pris entre les tirs des deux camps. 

3 - Olivier Sarrazin

Sacha, réfugié à Marioupol

Selon les autorités, 4 à 5 % de la population de Marioupol est composée de réfugiés. Fuyant les combats, certains sont accueillis dans des centres comme celui-ci pour enfants des rues. A cause des bombardements quotidiens, la mère de Sacha a préféré l’envoyer à Marioupol et rester à Donetsk pour protéger la maison. Ses deux sœurs sont restées à Donetsk.

4 - Olivier Sarrazin

Les cantines de l’armée

Au début ils n’étaient que trois pour assurer bénévolement la préparation des repas. Aujourd’hui une dizaine de cuisiniers s’affaire dans les cuisines, sans compter le personnel qui se charge de la logistique et de la distribution. Retraité, mère de famille, ancien manifestant de Maïdan, militaire en attente d’affectation… Ils viennent aussi souvent qu’ils peuvent préparer plus de 700 repas par jour qu’il faut distribuer sur les différentes lignes de fronts.

5 - Olivier Sarrazin

Russlav sur deux fronts

Avant la guerre, Russlav était notaire. Maintenant c’est sa femme qui s’occupe des affaires courantes. Habillé en treillis toute la journée, il passe son temps à faire des allers-retours entre son bureau et le front. Il ne compte pas son temps et jure que jamais les troupes russes n’occuperont la ville de Marioupol. "Je suis chrétien et jamais les Russes ne pourront entrer". Lui-même russophone, il défend l’Ukraine et sa langue avec laquelle il a obtenu son diplôme de notaire. 

6 - Olivier Sarrazin

Deuil devant l’académie de Donetsk

Il est midi sur la place centrale de Marioupol. Un micro est disposé derrière le cercueil. Tour à tour, différentes personnalités de la ville prononcent des discours en l’honneur du soldat mort. Le public applaudit et ponctue les prises de parole par des "Slava Ukraini", Gloire à l’Ukraine. Un orchestre joue "la marche pour les morts" de Chopin. Le père du soldat prend la parole, il a lui-même connu la guerre en Afghanistan, il n’en veut à personne. 

7 - Olivier Sarrazin

La gardienne de Marioupol
Veronika fut l’une des premières à participer aux manifestations pour l’unité de l’Ukraine. Choquée par l’apparition des drapeaux russes sur les bâtiments de la ville, elle organise des flash mobs pro-ukrainiennes. Battue avec des battes de base-ball par les pro-russes, elle continue à manifester et avec des camarades, organise et participe au déboulonnage et à la découpe systématique des différentes statues de Lénine de la ville. Elle n’hésite pas à faire pression sur les élus de la région pour qu’ils déclarent l’armée des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk organisations terroristes. Par la suite elle devient directrice des différentes forces de protection de la ville, afin de les coordonner et les représenter à Kiev.

8 - Olivier Sarrazin

Une haie d’honneur pour Oleksandr Martynenko

Tombé sous le feu de l’artillerie ennemie, Oleksandr Martynenko est mort à 28 ans. Lorsque ses amis viennent prendre le cercueil, la foule se fend en deux. Certains se mettent à genoux. Au passage du cercueil, ils lancent des fleurs sur le sol. Puis le corbillard part pour le cimetière et la foule se disperse.

 

9 - Olivier Sarrazin

Les mineurs d’Akhmetov

Marioupol, c’est la ville de la transformation du charbon et de l’acier ; la dernière clef du circuit de l’industrie du charbon. Pour les séparatistes, il est vital de maîtriser cette dernière étape de la production, afin d’écouler le charbon extrait des mines qu’ils contrôlent dans les républiques du Donbass.  Sous couvert d’anonymat, les ouvriers racontent le système de corruption généralisé qu’avait mis en place l’oligarque Akhmetov, propriétaire de la plupart des mines et usines du Donbass. Système aujourd’hui vacillant car Akhmetov ne sait plus quel camp soutenir. Il y a peu, il donnait des primes aux mineurs pour aller manifester pour la "Nouvelle Russie", récemment, il a offert des plaques d’aciers de 25cm d’épaisseurs pour renforcer les défenses de Marioupol.

10 - Olivier Sarrazin

À l’origine des tirs

Au point d’impact, boussole à la main, Igor calcule d’où vient le missile. De l’est à chaque fois estime-t-il. C’est-à-dire des positions des séparatistes. Leurs bombardements ont causé la mort de près de 30 personnes et plus de 80 blessés dans la nuit du 24 janvier 2015. Ce missile est tombé dans la cour d’une école et a fait voler en éclat les fenêtres des classes, comme toutes celles du voisinage. Depuis, les ouvriers des usines d’Akhmetov s’affairent à remplacer les fenêtres gratuitement.

11 - Olivier Sarrazin

Des bombardements quotidiens

Le bruit sourd des explosions est devenu quotidien. Les traces des différents bombardements s’accumulent et les combats font rage à environ 20 kilomètres du centre. Même si tout le monde essaye d’avoir une vie normale, le sentiment de vivre sous la menace est permanent. Surtout que les missiles "Grad" ne font de bruit que lorsqu’ils atteignent le sol. Démunis, les habitants ne peuvent qu’essayer de réparer au plus vite les dégâts avec du film plastique et du ciment.

 

12 - Olivier Sarrazin

Sous la ligne de front

Le temps est long sur le front. C’est dans cet abri que les combattants attendent leur tour de garde la nuit venue. Les anciens opposants de Maïdan y côtoient  les policiers qu’ils ont affrontés l’hiver dernier à Kiev. Ils en rigolent volontiers, se montrant avec leurs téléphones portables des images des blessures que chacun doit à l’autre camp. Personne n’est ici pour continuer la révolution Maïdan, mais bien pour protéger la patrie de "l’agression russe". Des bruits d’artillerie se font entendre ; ils tendent l’oreille et disent, rassurés, "c’est les nôtres".

13 - Olivier Sarrazin

Les canons de Marioupol

Depuis le protocole de Minsk du 5 septembre 2014, interdisant l’utilisation de l’aviation, les combats ont pris des allures de guerre de tranchée. C'est par artillerie interposée que les combattants s’affrontent depuis.

 

14 - Olivier Sarrazin

Lutte mémorielle

Lénine est tombé, pourtant les mineurs du Donbass continuent à se dresser fièrement. Dans cette région marquée par l’industrie du charbon, une bataille fait rage, celle de la mémoire de ces travailleurs. A l’époque soviétique, les mineurs étaient des héros. Aujourd’hui, c’est jusqu’à leur existence même qui est menacée par l’économie de marché et le rapprochement de l’Ukraine avec l’Europe. Toute la chaîne de production a besoin d’être modernisée, c’est-à-dire que ce seront bientôt des machines qui remplaceront les hommes. Aujourd'hui une partie de l’Ukraine veut tourner la page de l’époque soviétique avec ses statues et fresques. Sauf qu’une autre partie appartient encore à ce monde de fer et d’acier.

15 - Olivier Sarrazin

 

Le photographe : Olivier Sarrazin partage sa pratique artistique entre photographie et vidéo. Que ce soit avec l’image, le son ou le texte, il s’interroge constamment sur la manière d’enregistrer le réel, et de le montrer. Tout au long de son travail, il questionne la place du témoin et de son regard, entre celui qui a vu et celui qui verra.
En 2010 il réalise « Paroles Retenues », premier documentaire de 52min sur les mémoires d’anciens déportés, de jeunes Russes envoyés en camp de travail en Allemagne pendant la Seconde guerre mondiale,  des  témoignages gardés secrets jusqu’à la chute de l’URSS. Par la suite il réalise différents projets vidéo et photographiques sur les notions de mémoire, de témoignage et de transmission des souvenirs.
Ces projets réalisés en France, en Allemagne et en Russie ont donné  lieu à des installations vidéo ou à des court-métrages diffusés sur le web. Diplômé de l’ENSP d’Arles en 2013, il a effectué par la suite une résidence de 3 mois à l’école Rodchenko de Moscou. Actuellement il vit et travaille à Marseille.

Dernière màj le 8 décembre 2016