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Ukraine: les Etats-Unis débarquent la Russie

Pays : Ukraine

Tags : Ukraine-Krise, Russland

Jürgen Roth vit à Francfort sur le Main, il est auteur d’investigation. Dès la Révolution Orange de 2004, il s’est intéressé de près à la situation ukrainienne. En 2001, il a rédigé un ouvrage sur un oligarque ukrainien (« L’oligarque », éditions Europa Verlag 2001). Son livre le plus récent s’intitule « Dossier secret S : Smolensk, MH17 et la guerre de Poutine en Ukraine » (éditions Econ Verlag). Dans un entretien avec Barbara Bouillon, il procède à une analyse du conflit ukrainien, sans tomber dans les ornières des habituels gros titres, et revient sur les intérêts des principaux personnages de ce drame.

ARTE: Monsieur Roth, voila plus de dix ans que vous enquêtez sur la situation en Ukraine. A votre avis, quelle est la véritable origine du conflit ukrainien ?

Jürgen Roth: Nous sommes en présence de deux systèmes politiques différents. Chacun de ces deux systèmes essaie de s’approprier le pays. Nous avons, d’un côté, les Etats-Unis, grande démocratie aux intérêts impérialistes, et de l’autre côté, la Russie, un pays autoritaire et nationaliste qui cultive la hantise de l’encerclement. Depuis la chute de l’Union Soviétique, nous avons vu se développer en Ukraine une oligarchie qui a peu à peu pris entièrement le contrôle du pays. La plupart de ces oligarques faisaient déjà partie de la Nomenklatura du système communiste. C’est donc tout à fait logiquement que les premiers présidents ukrainiens ont reçu le soutien du Kremlin – je pense en particulier à Leonid Kravtchouk, à Leonid Koutchma, ou, plus tard, à Viktor Ianoukovytch. Mais, à partir de l’an 2000, les Etats-Unis ont commencé à soutenir Ioulia Tymochenko et Viktor Ioutchenko, car ils représentaient mieux les intérêts géopolitiques américains. Cela fait déjà bien longtemps que les Etats-Unis cherchent à attirer l’Ukraine dans leur camp, à « l’amener du côté de la démocratie » comme on aime à le dire à Washington. Par contre, on est en droit de se demander si cette stratégie américaine a vraiment comme priorité la démocratisation de l’Ukraine.

 

Et pourquoi l’Ukraine est-elle si intéressante pour les Etats-Unis ?

Jürgen Roth: Tout comme la Géorgie, l’Ukraine est un acteur important sur l’échiquier géostratégique américain, un élément capital dans la conquête du pouvoir mondial. La position stratégique de l’Ukraine est idéale, elle est proche de l’Europe, elle est accessible, elle permet de s’approcher, de contrôler la Russie. De plus, l’Ukraine est extrêmement riche en matières premières : les quantités de gaz de schiste sont considérables – un point fort intéressant pour les grands groupes américains. L’Ukraine est également une terre extrêmement fertile avec ce qu’on appelle les terres noires. Cette fertilité des sols a permis à l’Ukraine de devenir le grenier à blé de l’Union Soviétique. Et cela fait longtemps que Monsanto s’intéresse à ces immenses terres fertiles.

Pour les Etats-Unis, la priorité est claire : il s’agit d’étendre leur zone d’influence économique. Avec le nouveau gouvernement d’Arseni Iatseniouk, cela semblait avoir réussi. Il s’agit d’un gouvernement qui poursuit une politique néolibérale. Et les postes clés de ce gouvernement sont aux mains de ressortissants étrangers : la ministre des finances est Américaine, le ministre de l’économie est Lituanien et le ministre de la santé est Géorgien. Ces trois ministres, acquis à la cause néolibérale, ont vécu aux États-Unis. Par contre, je considère que la politique néolibérale en Ukraine nous amène au devant d’une catastrophe sociale. Il s’agit en effet maintenant de piller complètement le pays, à l’image de ce qu’avaient fait les oligarques avec l’aide de la Russie et du président corrompu Viktor Ianoukovytch, qui est maintenant en fuite. La politique d’austérité exigée par l’Occident nous rappelle immanquablement ce qui se passe en Grèce actuellement : une grande partie de la population est vouée à l’appauvrissement social.

 

Croyez-vous que l’Occident continuera d’être un pôle d’attraction pour ce pays?

Jürgen Roth: Dans la partie ouest de l’Ukraine, plus pro-européenne, on va bien vite se rendre compte que les groupes capitalistes occidentaux vont prendre le contrôle de l’économie et profiter des bas salaires ukrainiens. En outre, c’est le Fonds monétaire international (FMI) qui dictera les conditions d’obtention de crédits. Les Ukrainiens vont bientôt ressentir les effets du chômage et de l’appauvrissement économique. Je crains que, très rapidement, l’enthousiasme fera place à la frustration et que l’Occident, souvent décrit comme un véritable eldorado, perdra une grande partie de sa force d’attraction. En premier lieu, c’est le despote russe Vladimir Poutine qui en profitera. Il faut dire qu’il a déjà œuvré à la déstabilisation de l’Ukraine - il n’a maintenant plus qu’à attendre que ce pays tombe dans la faillite.

 

La situation est en train de changer actuellement. Qu’est-ce que cela signifie pour les oligarques ukrainiens ? 

Jürgen Roth: Certains des oligarques ont déjà ressenti les effets des changements au pouvoir. L’un des plus puissants d’entre eux, Dmytro Firtash est pratiquement le numéro un du gaz et de la chimie. Et le premier ministre d’Arseni Iatseniouk l’a déjà contacté : il exige la rétrocession d’une partie de ses biens à la nation. Les États-Unis soutiennent le premier ministre dans son action : une enquête a été ouverte sur un soupçon de corruption dans le cadre de la construction d’une usine de titane en Inde. Les États-Unis demandent son extradition. Monsieur Firtash réside actuellement à Vienne. Par contre, il ne faut pas croire qu’il s’agisse là d’une procédure de légalisation ou d’une lutte contre la corruption. Homme prudent, Monsieur Firtash a depuis longtemps mis sa fortune à l’abri. Ce que veulent le premier ministre et ses amis, c’est surtout mettre hors d’état de nuire un concurrent influent et marquer leur territoire dans des secteurs industriels hautement lucratifs. Ces procédés rappellent un peu ce que fait Poutine avec les oligarques qui ont le malheur de le gêner sur le plan politique : il est considère comme des ennemis et utilise tous les moyens juridiques pour s’en débarrasser.

 

Peut-on dire que le conflit ukrainien est en faite la suite de la Guerre Froide, avec les mêmes acteurs, c’est-à-dire les États-Unis et la Russie ?

Jürgen Roth: Hélas oui. Et dans ce conflit, l’Union Européenne a tout au plus un rôle de conseiller. Elle peut peut-être éviter ce que tout le monde redoute, c’est-à-dire une guerre nucléaire. En effet, tout comme pendant la Guerre Froide, la menace militaire est réelle. Si jamais Vladimir Poutine se retrouve dos au mur, tout peut arriver. La Russie détient l’arme nucléaire et pourrait s’en servir. Certains responsables militaires russes ont déjà évoqué cette possibilité, Poutine aussi. Il y a deux ans, jamais je n’aurais cru que nous arriverions aussi vite au point où une guerre nucléaire est à nouveau une menace potentielle pour l’humanité. Rappelez-vous, c’est l’ancien président Michael Gorbatchev qui a tiré la sonnette d’alarme en évoquant le danger d’une guerre nucléaire. « Un tel conflit déboucherait inévitablement sur une guerre nucléaire. Nous sommes en présence d’une situation extrêmement tendue et si un des intervenants venait à perdre son calme, nous risquerions de ne pas survivre aux années qui viennent. » Voilà ce qu’a déclaré le prix Nobel de la paix dans une interview au magazine Der Spiegel. « Ce ne sont pas des paroles en l’air. Je suis vraiment extrêmement inquiet. »

 

D’après vous, quel est l’avenir de l’Ukraine ? 

Jürgen Roth: Il convient d’observer le conflit actuel à deux niveaux différents : il y a d’une part le niveau géostratégique et le niveau d’Euromaidan. La lutte pour le renouveau démocratique qui a eu lieu sur la place Maidan était largement soutenue par les États-Unis. Je trouve que c’était une bonne chose. Par contre, le combat pour la démocratie et la liberté devient de plus en plus secondaire, entre autres à cause de la guerre de Poutine en Ukraine. La révolution d’Euromaidan était une bonne chose, mais beaucoup d’Ukrainiens n’y croient plus. Il semble plutôt qu’il s’agisse une fois encore, comme après la Révolution Orange de 2004, de remplacer la nomenklatura au pouvoir par une autre. Jusqu’à présent, les choses n’ont pas réellement changé. C’est maintenant la guerre avec ses 6000 morts et ses centaines de milliers de réfugiés qui définit l’ordre du jour, ainsi que la politique néolibérale et la corruption structurelle. Actuellement, l’Ukraine ne connaît qu’un embryon de culture démocratique ou d’État de droit. Le mouvement Euromaidan a été important pour atteindre ces objectifs, mais il est menacé d’échec. L’Ukraine ne pourra se doter de structures démocratiques réellement vivantes que si le processus de transformation se remet en marche, si la transparence démocratique triomphe, si les oligarques et leurs lieutenants au sein de l’État sont réellement combattus et si des modèles économiques alternatifs se développent. Si rien de tout cela ne se passe, c’est l’ancien système qui continuera de triompher. Mais je trouve qu’il ne faut pas abandonner tout espoir : c’est la jeunesse ukrainienne qui souhaite le changement, et cette jeunesse ukrainienne doit être soutenue, ici en Occident, et non pas les représentants de cette idéologie néolibérale dont on connaît les inconvénients.

 

Plus d'informations: Entretien avec la journaliste Christine Ockrent

Dernière màj le 8 décembre 2016