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Turquie : l’engrenage d’une purge sans débat

Pays : Turquie

Tags : coup d'Etat, purge, Politique

Depuis le coup d’Etat manqué du 15 juillet, le régime d’Erdogan a engagé une véritable chasse aux sorcières à l’encontre de tous les sympathisants supposés de l'imam Fethullah Gülen. Après le traumatisme national qu’a vécu le pays, ouvrir le débat sur leur mise à l’index est impossible en Turquie, expliquent le politologue Samim Akgönül et le rédacteur en chef de Zaman France, Emre Demir.

Notre priorité aujourd’hui c’est de découvrir l’ampleur de ce mouvement pour déterminer la menace

Özgür Çınar, consul général de Turquie à Strasbourg

En quinze jours, plus de vingt-trois mille personnes ont été arrêtées et plus de 110 000 fonctionnaires ont été suspendus de leurs fonctions en Turquie. Alors que le régime d’Erdogan opère une purge sans précédent, ses diplomates font dans la communication et la pédagogie pour dissiper la stupeur des Européens. Un mot d’ordre : discréditer le mouvement de Fethullah Gülen, à l’origine du coup d’Etat militaire manqué selon la théorie officielle, alors que le prédicateur exilé aux Etats-Unis nie toute implication.

"Ces mesures sont préventives. On parle d’un mouvement qui a infiltré l’Etat depuis trente ans. Notre priorité aujourd’hui, c’est de découvrir l’ampleur de ce mouvement pour déterminer la menace, car on ne sait pas si ce putsch raté était la seule vague", explique Özgür Çınar, consul général de Turquie à Strasbourg, pour qui les arrestations vont continuer.

La montée en puissance conjointe des gülenistes et de l'AKP
Samim Akgönül, politologue

Le mouvement güleniste, dit Hizmet, ("service") est dans le collimateur du parti AKP au pouvoir en Turquie depuis 2013, rappelle Samim Akgönül, politologue à l'université de Strasbourg [voir photo ci-contre] : "En 2013, un scandale de corruption dévoilé sur la base d’enregistrements vocaux par les policiers gülenistes a signé le divorce entre l’AKP et le mouvement Hizmet. L’AKP a alors accusé le mouvement de complot contre le parti au pouvoir. Les cas de corruption étaient en tout cas bien réels. Depuis, le mouvement güleniste est passé d’allié principal à ennemi principal. Ce divorce a déjà donné lieu à des purges avant le coup d’Etat manqué. Mais ce putsch inacceptable a donné un prétexte légitime pour que l’AKP aille au-delà et détienne plus de pouvoir seul encore."

Avant qu’Erdogan ne déclare la guerre au mouvement Gülen, l’AKP avait pourtant accompagné sa montée en puissance, souligne le politologue. "Le prédicateur Fethullah Gülen a lancé son mouvement religieux, qui promeut un islam favorable à l’accomplissement de la vie sur Terre, à partir des années 1980. Il a investi le secteur de l’éducation, de la petite enfance aux universités, pour créer une "génération d’or". Il a aussi investi la diplomatie publique en créant des écoles dans le monde entier, un peu en Europe mais surtout en Asie centrale, dans les Balkans, aux Etats-Unis et en Afrique, qui ont contribué au rayonnement de la Turquie à l’aide des gouvernements successifs et surtout celui du gouvernement en place." 

L’infiltration de l’Etat par le réseau güleniste s’est faite avec l’aide sans précédent du pouvoir en place 

Samim Akgönül, politologue

Samim Akgönül rappelle combien le réseau de Fethullah Gülen a été utile à Recep Tayyip Erdogan et à ses partisans. "C’est devenu un vaste réseau de solidarité où les élèves et étudiants issus de milieux démunis sont aidés par leurs aînés. Quand le parti AKP est entré en jeu en Turquie, il manquait cruellement de personnel éduqué pour prendre le pouvoir de l’Etat et s’est donc rapproché du mouvement Gülen. L’infiltration de l’Etat par le réseau güleniste s’est alors fait avec l’aide sans précédent du pouvoir en place : entre 2002 et 2011, une fusion totale s’est opérée entre l’AKP et le réseau güleniste. C’est durant cette période que l’infiltration de l’Etat par le réseau güleniste s’est accélérée. A partir de 2011, l’AKP n’a plus eu besoin du mouvement de Gülen et on a constaté les premiers signes de séparation. Peut-être parce que le mouvement voulait avoir plus d’autorité et dominer l’Etat, la vérité là-dessus reste à écrire."

 

Manif Güllen

Un manifestant tient une pancarte "Enlève tes mains de la démocratie turque avec la photo de Fethullah Güllen - Berk Ozkan / ANADOLU AGENCY

 
Une unanimité dangereuse

Pour le politologue, la gravité du coup d’Etat manqué empêche tout débat sur ce qui se passe aujourd’hui dans le pays : "Que l’on me comprenne bien. Si le putsch avait réussi, la Turquie aurait vécu l'une de ses pires périodes : une junte militaire doublée d’un réseau non-élu démocratiquement. Mais la réaction à cette tentative donne également de quoi s’inquiéter pour l’avenir, dans la mesure où plus aucune barrière ne reste contre l’instauration d’un régime autoritaire islamiste. Cette purge comporte le risque d’instaurer un parti-Etat et un régime autoritaire, sous prétexte de "nettoyer", c’est le terme utilisé. Le discours officiel attire l’attention sur le danger que constitue cette tentative de coup d’Etat.

Plus aucune barrière ne reste contre l’instauration d’un régime autoritaire islamiste

Samim Akgönül, politologue

"Mais l’évènement provoque une réaction qui doit être discutée", ajoute-t-il. "Or, il est difficile d’ouvrir le débat sur les purges actuellement alors que la Turquie est dans une ambiance très émotionnelle, voire mystique. Il faut se rendre compte qu’après le 15 juillet, cent millions de drapeaux ont été vendus en Turquie en une semaine. Et pendant des jours, les minarets de toutes les mosquées ont diffusé des appels religieux et nationalistes."

Sous le choc de ce traumatisme national, la population adhère sans retenue à l’interprétation officielle des évènements et crie vengeance. "On constate une grande cohésion de la population et de tous les partis politiques contre la tentative de coup. Mais il faut maintenant distinguer le choc du coup d’Etat manqué de la chasse aux sorcières qui s’en suit. Elle concerne une grande majorité de simples gens mis dans le même panier que les coupables."

"La rue appartient maintenant à Erdogan" : l'analyse du sociologue allemand Günter Seufert.

Un état d'urgence qui bafoue l'Etat de droit

Samim Akgönül dénonce le non-respect du droit dans lequel se passe la purge actuelle. "Aujourd’hui, le droit est appliqué à la tête du client", déplore-t-il. "Cet état de non-droit existait déjà dans le Sud-Est du pays, maintenant c’est généralisé : les journalistes, les étudiants, les universitaires, les juges, les médecins, les infirmières sont écartés voire incarcérés sous prétexte d’avoir écrit dans un journal proche du mouvement, d’avoir travaillé dans un centre de dialyse proche du mouvement, ou simplement d’avoir étudié dans une école proche du mouvement."  

Turquie : ceux qui ne veulent ni putsch, ni sultan

La situation inquiète également le journaliste turc Emre Demir, cofondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Zaman France, très suivi dans les milieux gülénistes de l'Hexagone. Indépendant financièrement du mouvement Gülen, Zaman France a été lancé en 2008, sur la même ligne éditoriale que le journal turc d’opposition güleniste Zaman, mis au pas en 2016 par l’AKP. A ses débuts, il se voulait une plate-forme d’information pour l’ensemble de la communauté turque en France. Mais depuis le divorce entre l’AKP et le mouvement Gülen en 2013, Zaman France a subi une intense campagne de désabonnements et a perdu une grande partie de son lectorat.

"Il nous faut des observateurs indépendants. On est sans nouvelles de nombreuses personnes arrêtées. Les détenus ne peuvent pas avoir d’avocat. Des centaines d’avocats ont été eux-mêmes arrêtés pour avoir accepté de défendre des détenus. On arrête même des femmes âgées maintenant. On n’a pas accès à l’information en Turquie actuellement. Tous les médias qui n’ont pas été fermés sont acquis à l’interprétation d’Erdogan et diffusent uniquement les informations de l’agence de presse officielle Anadolu, même la presse laïque ou de gauche ne pose pas de questions. Les journaux d’opposition ont peur de critiquer ce qui se passe et de passer pour des putschistes, avec à la clé le risque de passer trente jours en détention sans avocats, comme le permet l’état d’urgence."

Les journalistes et opposants fichés

La peur s’installe. Dans les petites villes conservatrices, on peut tout à fait finir par avoir des pogroms

Emre Demir, journaliste

La purge est loin d’être terminée et se transforme aujourd’hui en "punition collective", dénonce Emre Demir. Le journaliste explique que de nombreux présumés sympathisants de Gülen avaient déjà été identifiés avant le putsch. "Le régime a opéré un travail de fichage très étendu. Quand la justice a mis sous tutelle le journal Zaman en mars 2016, le régime a récupéré tous les listings des abonnés. Quand le gouvernement a saisi la banque islamique Asya, réputée proche du mouvement Gülen, en mai 2016, il a mis la main sur la liste de ses clients."

Le journaliste dénonce un climat de suspicion généralisée à l’égard des personnes liées au mouvement Gülen, alors que 74 % des Turcs sont aujourd’hui convaincus que Fethullah Gülen dispose d’une organisation terroriste armée. Il s’inquiète de ce qui pourrait arriver dans l’ambiance actuelle "d’hystérie collective" qui a saisi la population. "La peur s’installe. Dans les petites villes conservatrices, on peut tout à fait finir par avoir des pogroms."

 

Zaman

Des pancartes de soutien devant le journal Zaman à Istanbul, le 4 mars 2016 - OZAN KOSE / AFP

 

Et le Conseil de l'Europe ?

Pour Samim Akgönül, le Conseil de l’Europe doit veiller au respect de ses conventions en Turquie. "Tout doit se passer dans l’état de droit. La Turquie est membre fondateur du Conseil de l’Europe qui défend la démocratie, l’Etat de droit et les droits de l’homme. Ces valeurs ne lui sont pas été imposées de l’extérieur. Une coupure de la Turquie avec le Conseil de l’Europe marquerait l’isolement du pays en Europe."

La Turquie a suspendu son application de la Convention européenne des droits de l’homme pour pouvoir instaurer l’état d’urgence. Le Conseil de l’Europe lui a rappelé qu’elle reste néanmoins liée par trois articles non réductibles : le droit à la vie -et donc le refus de la peine de mort, l’interdiction de la torture et l’interdiction de prononcer une peine sans loi. Le secrétaire général du Conseil de l’Europe Thorbjorn Jagland doit rencontrer le président Erdogan et ses principaux ministres mercredi 3 août.

Dernière màj le 22 mars 2017