Turquie : le système Erdogan

Pays : Turquie

Tags : élections législatives, Erdogan

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"Turquie : les législatives de l'après Gezi", le dossier de la rédaction d'ARTE Info.

Omniprésent dans le paysage politique turc, le président Erdoḡan ne cache plus ses ambitions : il plaide désormais ouvertement pour le passage à un régime présidentiel.

 

A la veille des élections législatives, le climat politique est électrique, surtout à Istanbul, la plus grande ville du pays avec quinze millions d’habitants. L’an passé, lors des municipales, des irrégularités ont été constatées. Dans certaines villes, des voix se sont élevées pour dénoncer un scrutin truqué dans lequel les conservateurs de l’AKP, le parti au pouvoir, avaient remporté 45% des suffrages.

Le président de la République, Recep Tayyip Erdoḡan, espère une large victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) aux législatives du 7 juin 2015. Un succès suffisamment important pourrait lui permettre de modifier la constitution et passer du régime parlementaire actuel à un régime présidentiel. Autrement dit, passer d’un un rôle avant tout honorifique de représentation et d'influence à un rôle de gouvernant. Les critiques fusent dans l'opposition et la société civile, qui dénoncent des méthodes musclées d’un président autoritaire.

Turquie : le système Erdogan

De Franz Moor et Edgar Wolf – ARTE GEIE / Apollofilm – France 2015

 

Notre entretien avec le réalisateur du reportage

Davantage de pouvoir pour Erdogan

"Il se rêve en nouvel Atatürk", estime Le Monde au sujet de Recep Tayyip Erdogan. Mais un nouveau "père des Turcs" rigoureusement islamiste. Lors des prochaines élections législatives du 7 juin, le président visera plus que jamais à consolider et à étendre son pouvoir au sommet de l’Etat. Erdogan espère une majorité de deux-tiers des voix pour son parti, l’AKP. Elle lui permettrait de modifier la Constitution sans passer par le référendum et de mener son pays vers un régime présidentiel.

Quand il arrive au pouvoir en 2002, Erdogan porte les espoirs de nombreux Turcs. Réformiste, brillant rhétoricien, d’origine modeste, moderne et conservateur à la fois, il s’engage pour plus de démocratie. Mais entre-temps, son image s’est nettement ternie : censure, scandale des écoutes, mise au pas de l’opposition. Pour l’heure, Erdogan bénéficie toujours du soutien d’une majorité de Turcs, mais ses méthodes de gouvernement, de plus en autoritaires, lui valent de nombreux ennemis, en Turquie comme à l’étranger.

Un homme en bas de l’échelle

Recep Tayyip Erdogan grandit à Kasimpasa, un quartier ouvrier d’Istanbul. Durant sa jeunesse, il vend du thé et des anneaux au sésame dans la rue. Il reçoit une éducation musulmane stricte et fréquente l’école Imam Hatip, une école religieuse qui enseigne les principes de l’islam. Après des études de gestion, Erdogan travaille à l’IETT, la société des transports stambouliotes. A partir des années 70, il s’engage activement dans l'Organisation de jeunesse du Parti du salut national, formation islamiste dirigée par Necmettin Erbakan. Après le putsch militaire de 1980, les partis politiques sont interdits.

"La démocratie n’est que le train dans lequel nous montons jusqu’à ce que nous parvenions à notre but. Les mosquées sont nos casernes, les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles sont nos casques, et les fidèles sont nos soldats." 

Recep Tayyip Erdogan - 1998

Trois ans plus tard, les généraux autorisent le retour des partis politiques. L’ascension d’Erdogan commence. Toujours membre du parti de Necmettin Erbakan, il devient président d’arrondissement à Istanbul. En 1994, il remporte les élections municipales dans la capitale turque. Il dirige la ville avec pragmatisme et efficacité. L’année 1998 voit le premier grand coup dur de sa carrière. Erdogan cite publiquement un passage d’un poème. "La démocratie n’est que le train dans lequel nous montons jusqu’à ce que nous parvenions à notre but. Les mosquées sont nos casernes, les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles sont nos casques, et les fidèles sont nos soldats." Accusé d’incitation à la haine, il est condamné à une peine d’emprisonnement.

En prison, il s’éloigne de l’islamisme rigoureux de Necmettin Erbakan. En 2001, avec quelques compagnons - parmi lesquels le futur président Abdullah Gül - il fonde l’AKP, un parti qui s’adresse essentiellement à la petite bourgeoise religieuse et conservative. Un an plus tard, l’AKP remporte les élections législatives et Erdogan devient chef du gouvernement. Il met un terme à la suprématie des laïcs, impose de nombreuses réformes et mène la Turquie vers le boom économique. Auprès de la population, sa popularité est au plus haut.

Il s’associe avec l’imam Fethullah Gülen qui sera un allié puissant dans sa lutte contre l’armée et contre les laïcs. Les deux hommes se renforcent mutuellement. Le mouvement de Gülen a les mêmes partisans sur le terrain spirituel que l’AKP sur le terrain politique. En 2007, l’armée menace Erdogan d’un nouveau coup d’Etat. La population répond par un signal fort, en donnant à l’AKP 47% des voix. En 2010, Erdogan bénéfice une fois de plus de la confiance des Turcs : près de 60% des électeurs approuvent par référendum son projet de modification de la Constitution, un projet qui limite fortement les prérogatives de l’armée. En 2011, l’AKP remporte une nouvelle fois les élections législatives, cette fois avec près de 50% des voix.

Mais au fil des succès électoraux, le mode de gouvernement d’Erdogan se fait de plus en plus autoritaire. En 2013, il fait réprimer violemment la contestation du parc Gezi, à Istanbul. La même année, il se brouille avec Gülen, son ancien allié. Celui-ci devient l’opposant le plus virulent d’Erdogan, en l’accusant de vouloir faire basculer la Turquie dans un régime autocratique.

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"Quand Erdogan muselle les réseaux sociaux" : le dossier d'ARTE Info

En 2013, Erdogan fait face à de graves soupçons de corruption. Régulièrement, son gouvernement ferme les réseaux sociaux, comme Twitter ou Youtube, utilisés par les mouvements d’opposition. Régulièrement, des journalistes sont arrêtés. En février 2014, le gouvernement modifie la loi pour limiter encore davantage la liberté sur internet.

En août 2014, Erdogan est élu président de la Turquie. Fin octobre, il emménage dans le nouveau palais présidentiel, l’un de ses projets de construction les plus gigantesques. Ses opposants y voient un symbole de plus de sa volonté d’aller vers un pouvoir absolu. Un objectif dont il semble aujourd’hui plus proche que jamais. Mais son image initiale de réformiste et d’apôtre de la réconciliation entre les camps s’est étiolée depuis longtemps. En juillet 2014, la journal allemand Die Zeit évoque la métamorphose d’Erdogan dans les termes suivants : "Les Turcs espéraient qu’Erdogan changerait le système. Apparemment, c’est le système qui a changé Erdogan."
 

Dernière màj le 8 décembre 2016