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Turquie et PKK : pourquoi tant de haine ?

Pays : Turquie

Tags : Turquie, Kurdes, PKK

L’attentat de Suruç a ravivé les plaies de la cause kurde. En une semaine, le ton est monté entre les autorités d’Ankara et la rébellion armée du PKK, chacun affirmant répondre aux représailles de l’autre. Il n’en aura pas fallu davantage pour interrompre le processus de paix, engagé depuis trois ans, et mettre un terme à un cessez-le-feu considéré jusque-là comme "historique".
 

Daech et d’autres organisations terroristes sont autant de menaces pour la sécurité de la Turquie.

Mevlüt Cavusoglu, ministre turc des Affaires étrangères - 25/07/2015

PKK et Etat islamique : même combat pour la Turquie

C’est un virage à 180 degrés pour la Turquie. Il y a quelques mois encore, Ankara était accusée d’attentisme et de soutenir les djihadistes, alors que les combats faisaient rage de l’autre côté de sa frontière, en Syrie. Aujourd’hui, après l’attentat de Suruç imputé au groupe Etat islamique, le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu veut changer la donne dans la région. Le pays s’affiche en première ligne sur le front, multipliant les raids aériens au sein de la coalition internationale contre le califat autoproclamé en l’espace de quelques jours. Mais les chasseurs F-16 de l’armée turque font du zèle et bombardent également les positions du PKK au nord de l’Irak. Car le Parti des travailleurs du Kurdistan, qui a pris les armes en 1984 pour réclamer l’autonomie des kurdes de Turquie, est aux yeux d’Ankara aussi dangereux que les djihadistes. "Nous n’allons pas laisser la pagaille régner en Turquie", assénait ce week-end Ahmet Davutoglu, alors que les manifestations rassemblaient des milliers de personnes dans le pays, aux cris de "Erdogan, assassin ! ", comme ici à Istanbul.

 

 

A Diyarbakir, dans le sud-est du pays, la ville considérée comme la capitale des kurdes est prête à prendre les armes contre les autorités. Depuis l'attentat de Suruç, la politique des représailles a repris. Accusant Ankara de collusion envers l'Etat islamique, le PKK a mené des "actions punitves", tuant des policiers turcs. Lorsque la Turquie décide ensuite de cibler aussi bien le PKK que l'Etat islamique lors de ses raids aériens, le groupe rebelle armé riposte par des actions de sabotage et de nouveaux attentats. 

Le processus de paix en péril

Pourtant, les négociations entamées depuis 2012 entre le gouvernement turc et le leader du PKK, Abdullah Öcalan, semblaient figurer une issue positive. Ankara s’engageait à des réformes politiques, et à une plus grande autonomie de la province de Diyarbakir, où vivent la grande majorité des 12 à 15 millions de kurdes turcs (soit 20 % de la population du pays). En échange, le leader du PKK appelait ses partisans à déposer les armes et à choisir la voie politique. Lors des élections législatives de juin dernier, la victoire du Parti démocratique des peuples (HDP), considéré comme la vitrine politique du PKK, devenait le symbole de cette "normalisation" de la cause kurde.

Près de trente ans après les débuts de la lutte armée, le conflit qui a causé 40 000 morts et provoqué l’exil de 2 à 3 millions de personnes semblait presque révolu. Mais en réalité, à peine entamé, le processus de paix comptait déjà de nombreux détracteurs.

 

 

Derrière les frappes, un but politique ?

Abdullah Öcalan, le héros kurde

Pour les Kurdes, il est "Apo "  ("mon oncle "). Pour les Turcs, par contre, Abdullah Öcalan est un terroriste, qui a fondé le PKK en 1978, un parti d’influence marxiste-léniniste, avant de prôner la lutte armée en 1984. Contraint à l’exil sous la répression d’Ankara, le leader va errer de longues années entre la Syrie et l’Europe, avant d’être arrêté au Kenya en 1999 par des agents turcs. Condamné à mort, il échappe à la peine capitale grâce à la volonté de la Turquie d’entrer dans l’Union européenne. Il est depuis emprisonné sur l’île-prison d’Imrali, et soumis la plupart du temps à l’isolement.

Le cessez-le-feu est désormais bel et bien rompu, mais beaucoup veulent croire que le processus de paix pourrait redémarrer, si Abdullah Öcalan, depuis sa prison, décidait de donner de la voix pour le défendre. L’attitude de la Turquie est ambiguë : derrière des objectifs de lutte internationale contre le terrorisme, Ankara semble vouloir également servir ses propres intérêts et repousser la menace d’un Kurdistan autonome à ses frontières. En désignant le PKK comme le nouvel ennemi à abattre, au même rang que le groupe Etat islamique, le parti du président Recep Tayyip Erdogan espère également affaiblir la cause kurde à l’intérieur de ses frontières. Le succès électoral du HDP, le parti politique des kurdes, résonne encore comme un camouflet aux oreilles de celui qui souhaitait modifier la Constitution pour accorder plus de pouvoir à sa fonction présidentielle, pour l’instant honorifique.

Pari perdu pour Erdogan, qui doit désormais former un gouvernement de coalition. Mais beaucoup soupçonnent le président de laisser délibérément les discussions s’engluer. Car en cas d’échec, le gouvernement pourrait alors convoquer de nouvelles élections législatives. Une manière pour l’AKP, le parti au pouvoir, de prendre sa revanche sur le HDP, désigné depuis une semaine comme le principal soutien des "terroristes" kurdes.

 

 
 
Dernière màj le 8 décembre 2016