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Turquie : Erdogan seul contre le reste du monde

Pays : Turquie

Tags : Turquie, Recep Tayyip Erdogan, AKP

"Il n’y a aucune différence entre les terroristes de Fethullah Gülen, les terroristes du PKK et les terroristes de Daech, qui sont les auteurs probables de l’attentat de Gaziantep" : voici les propos tenus par Erdogan, juste après l’attentat de Gaziantep qui a coûté la vie à au moins cinquante-et-une personnes. Sa réaction est claire et ne laisse place à aucun doute : "notre pays, notre nation ne peuvent que réitérer un seul et même message à ceux qui nous attaquent : vous échouerez !" Les Kurdes, Daech, Fethullah Gülen ou encore la Syrie : la Turquie de Recep Tayyip Erdogan a de nombreux ennemis sur la scène internationale et en son sein même. Tour d'horizon. 

Erdogan contre tous les terrorismes

Le président turc met tous les terroristes dans le même sac, peu importe que les intérêts des partisans de Fethullah Gülen, du PKK ou de Daech soit -au moins- divergents voire totalement contradictoires. Survolez les points de notre image interactive pour plus d'informations :

 

 

Erdogan contre l'opposition turque

Il ne faisait déjà pas bon de critiquer le pouvoir turc ces derniers mois, qu’il s’agisse de sa féroce répression des Kurdes ou de sa politique en général, mais le coup d'Etat déjoué a accéléré le processus répressif mené par Erdogan. Une purge de grande ampleur a été mise en route et ne semble pas pouvoir être stoppée. Les coupables du putsch ont été rapidement désignés : Fetullah Gülen et ses adeptes auraient tenté de prendre définitivement le pouvoir. Décidément, ce putsch est un véritable "cadeau de Dieu" comme l'a affirmé Erdogan : il lui a permis de faire ouvertement le grand ménage qu'il menait timidement depuis plusieurs mois.

Le 11 janvier 2016 par exemple, 1 128 intellectuels, pour la plupart turcs, ont signé une pétition demandant la fin des opérations du régime dans plusieurs villes à majorité kurde du sud-est du pays, qui ont fait des centaines de morts depuis décembre 2015. Les signataires de ce texte intitulé “Nous ne serons pas complices de ce crime”, qui ne sont pas forcément pro-kurdes, reprochent à Recep Tayyip Erdogan de perpétrer un “massacre délibéré et planifié”, ainsi qu’une “violation grave du droit international”.

Les dérives autoritaires de l'Etat turc

Peu après la parution de cette pétition, le président turc a évoqué la “trahison de ces pseudo-intellectuels”, qualifiés de “cinquième colonne”. Il utilise le prétexte de la lutte contre le terrorisme pour museler tous azimuts les voix discordantes, dans la justice et dans la presse. Neuf avocats spécialisés dans la défense des Kurdes ont été arrêtés mercredi 16 mars et le journal Zaman, dont les propriétaires sont proches de Fethullah Gülen, l’adversaire politique d’Erdogan, s’est vu imposer un nouvel administrateur par Ankara.

Erdogan contre les Kurdes

Diyarbakir : une ville en état de guerre

La Turquie craint plus l’émergence d’une république kurde autonome que du groupe Etat islamique. Le conflit avec les Kurdes, qui dure depuis les années 1980, semblait en bonne voie d’être résolu depuis le début de la décennie. Le parti islamo-conservateur au pouvoir, l’AKP, a subi un sévère revers électoral lors des législatives de juin 2015, au cours desquelles le parti pro-kurde HDP a glané 13% des voix. Voyant sa formation privée de majorité absolue, Recep Tayyip Erdogan a mis fin au processus de paix en cours avec le PKK. La réponse des Kurdes ne s’est pas faite attendre : plusieurs attentats ont eu lieu dans la capitale Ankara. Le dernier, revendiqué par le groupe des Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK), a fait trente-cinq morts le 13 mars. Le conflit a fait quarante mille morts des deux côtés depuis 2005.

Les intérêts économiques et géopolitiques des deux adversaires sont étroitement imbriqués. Depuis les années 1970, la Turquie poursuit le projet GAP, un vaste programme de développement, qui comprend la fourniture d’eau et d’électricité dans neuf provinces du sud-est de l’Anatolie grâce à la construction de barrages. Cette partie de la Turquie est majoritairement peuplée de Kurdes. Ces derniers sont hostiles à ce plan, avec lequel Ankara veut s’affirmer comme une puissance régionale.

Erdogan contre Bachar al-Assad

Recep Tayyip Erdogan s'oppose frontalement à Bachar Al-Assad depuis le début du conflit syrien. Il a fait tout ce qu'il pouvait pour lui nuire et provoquer son départ, en offrant notamment un soutien logistique aux groupes susceptibles de le déstabiliser. Ankara a fourni des armes à l'organisation Etat islamique, l'a longtemps laissée passer ses frontières et lui a acheté du pétrole syrien.

Lors d'un raid dans l'est de la Syrie en mai 2015, les forces américaines ont saisi des documents prouvant ces liens entre le pouvoir turc et le groupe terroriste. Le régime aide également des milices turkmènes postées le long de la frontière entre les deux pays et dans une partie de la Syrie. Bien qu'il le démente, il a probablement fourni des soldats à ces groupes turcophones, dans le but de sécuriser et de surveiller une zone comprise entre Alep et la frontière, où pourrait séjourner une partie de l'opposition syrienne. 

L'intervention russe en Syrie et son soutien assumé aux Kurdes syriens ont placé Ankara dans l'embarras. Le président turc n'a désormais plus les coudées franches. Sous la pression occidentale, il a dû se retourner contre Daech. Un retournement qu'il paye avec les attentats qui ont frappé Istanbul ou Gaziantep.

L'antagonisme entre la Turquie et la Syrie n'est pas nouveau. Erdogan demande de longue date le départ du président syrien Bachar Al-Assad, dont le père soutenait ouvertement le PKK. Il avait notamment pris des sanctions contre Damas en 2011. Ankara fournit des armes à des groupes sunnites et renvoie des réfugiés syriens dans leur pays depuis début 2016, dans le but de déstabiliser son grand ennemi. Le projet GAP de construction de barrages sur le Tigre et l’Euphrate, dans le sud-est de l’Anatolie, touche à l’approvisionnement en eau de la Syrie. La Turquie poursuit une politique agressive d’appropriation des ressources naturelles, qui a connu son point culminant en 1990. Elle avait alors fermé les vannes de l’Euphrate pendant un mois entier pour remplir le lac du barrage Atartürk. Cette guerre de l’eau, qui est loin d’être terminée, est pour le moment en retrait à cause du conflit avec les Kurdes.

Erdogan contre la Russie ?

Le 9 août, Vladimir Poutine a reçu Recep Tayyip Erdogan, entérinant un réchauffement stratégique des relations entre les deux nations : "cette visite démontre notre volonté de reprendre le dialogue, de restaurer nos relations, et ce dans l'intérêt de la Turquie, et de la Russie", a déclaré Vladimir Poutine. Une telle réconciliation n’était pourtant pas gagnée : les relations entre les deux pays s’étaient brusquement dégradées après le crash d’un bombardier russe le 25 novembre 2015 sur le sol syrien, qui a été abattu par l’armée turque. Depuis, les deux pays se sont affrontés à coup de violentes déclarations et d’attaques verbales diverses et variées. Ankara a menacé de s’en prendre aux unités russes en Syrie. Moscou a accusé son adversaire de “soutien évident au terrorisme international” dans ses bombardements contre les Kurdes syriens.

Cette réconciliation pourrait entrainer prochainement la fin des sanctions économiques et diplomatiques de la Russie contre la Turquie, en réaction au crash de l’avion. Celles-ci vont de l’interdiction d’importer certaines marchandises turques à la suspension de l’accord d’exemption de visas entre les deux pays, en passant par l’interdiction de vols charters entre les deux pays. D’importants projets dans le secteur de l’énergie ont également été mis de côté, comme le pipeline Turkstream ou la construction de la centrale nucléaire Rosatom en Turquie.

Reste à savoir si cette trêve entre les deux anciens ennemis pourra vraiment être durable : les deux pays ont des intérêts opposés dans le conflit syrien. La Turquie bombarde les positions des Kurdes syriens de l’YPG, proches du PKK turc et veut voir partir le dictateur Bachar Al-Assad. De son côté, la Russie soutient le régime de Damas, ainsi que les Kurdes dans leur lutte contre Daech.

Erdogan contre l'Union européenne

Des villes turques dépassées par l’afflux de réfugiés

 

Les Vingt-huit ont mis du temps avant de trouver un accord avec avec la Turquie sur la question des réfugiés. Limitrophe de la Syrie et principal pays d’accueil des réfugiés fuyant le conflit qui embrase le pays, elle est un acteur-clé de ce dossier. Bruxelles a besoin d’Ankara et Recep Tayyip Erdogan le sait : il tente depuis des mois d’obtenir la réouverture de certains chapitres des négociations d’adhésion de son pays à l’UE, ainsi que la suppression d’ici à juin des visas que doivent demander les Turcs pour se rendre dans l’espace Schengen… Et semble prête à y parvenir. Ces deux conditions font partie du projet d’accord négocié le 7 mars entre Angela Merkel et Ahmet Davutoglu.

Quelques mois plus tard, même si l'accord semblait être bien engagé, il est encore loin d'être entériné. Les tensions sont montées d'un cran après la purge d'après-putsch condamnée par l'Union européenne qui a bloqué la suppression des visas devant les dérives autocratiques d'Erdogan. 

Depuis le début de leurs tractations, l’UE attend de la Turquie qu’elle l’aide à réduire et à “gérer” le flux de réfugiés qui arrivent en Europe. Elle a décidé fin novembre 2015 de lui octroyer un fonds de trois milliards d’euros, destiné à aider les Syriens réfugiés sur son territoire. L’accord du 7 mars prévoit le renvoi en Turquie de tous les réfugiés et migrants arrivés en Grèce depuis ses côtes avec, là encore, une contrepartie : le principe du “un contre un” prévoit, en échange de chaque Syrien renvoyé en Turquie, l’installation dans l’UE d’un Syrien anciennement exilé dans le pays.

En savoir plus

Accord UE-Turquie : le chemin est encore long - Les enjeux du sommet destiné à finaliser l'accord entre l'UE et la Turquie sur les réfugiés.

Et si Bruxelles affiche sa détermination en affirmant que l’adhésion de l’Etat turc à l’UE n’est pas à l’ordre du jour, c’est bien Ankara qui tire les ficelles. Le régime de Recep Tayyip Erdogan multiplie depuis plusieurs mois les violations aux droits de l’homme, que ce soit dans son offensive contre les villes kurdes du sud-est du pays que contre ses opposants. Les voix européennes qui dénoncent ces actes se font rares.

 

Dernière màj le 23 août 2016