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Turquie : Cumhuriyet, journal courage

Pays : Turquie

Tags : Aydin Engin, Cumhuriyet, Charlie Hebdo

Si "être Charlie" est devenu un label de courage éditorial, ils sont les plus Charlie d’entre nous ! "S'il n'y avait qu'une seule traduction, un seul journal avec lequel on aurait travaillé, c'est celui-là" déclare Gérard Biard, le rédacteur en chef de Charlie hebdo au moment de présenter à la presse le "numéro des survivants". Le journal ainsi adoubé, c’est Cumhuriyet, un quotidien turc devenu fer de lance du combat pour la laïcité en son pays. 

Le seul d’ailleurs dans tout le monde musulman à avoir bravé l’interdit en osant publier les caricatures de Charlie. Joint par ARTE, Aydin Engin, éditorialiste à Cumhuriyet a expliqué la démarche du journal : "C’était notre devoir journalistique, rien d’autre. D’autres quotidiens ont visiblement eu peur de le faire, sans doute du gouvernement qui a violemment critiqué cette démarche."

 

Le terrorisme est un crime contre l’humanité, quelle que soit son origine. 

Hikmet Cetinkaya - 14/01/2015

Mais à Cumhuriyet on ne transige pas. Dans son édition du 15 janvier, un encart de 4 pages en turc  reprend l’essentiel des dessins du désormais fameux numéro de Charlie hebdo, y compris la "Une" polémique représentant le prophète la larme à l’œil. Autre éditorialiste au quotidien, Hikmet Cetinkaya accompagne la caricature de ce commentaire "le terrorisme est un crime contre l’humanité, quelle que soit son origine. C’est pour cela qu’il (le prophète) tient dans sa main une pancarte "Je suis Charlie"." 

 

Une page Facebook appelle tous les musulmans pieux à se rassembler devant la rédaction, à saccager notre immeuble et à tuer les journalistes.

Aydin Engin - 15/01/2015

Menaces de mort

Et encore ! La rédaction a préféré renoncer à mettre ce dessin en couverture pour ne pas risquer d’être purement et simplement censuré par le pouvoir islamo-conservateur comme l’ont été les quelques sites internet turcs qui ont osé reproduire la caricature de Luz. Bien lui en a pris : après avoir effectué une descente, la police a finalement laissé le journal sortir. Et depuis le journal a été placé sous protection policière. Aydin Engin rapporte que "la petite rue qui mène au journal est toujours bouclée. Et les menaces affluent. Hier une page Facebook a été ouverte en Turquie. Elle appelle tous les musulmans pieux à se rassembler devant la rédaction, à saccager notre immeuble et à tuer les journalistes. Et le gouvernement d’habitude si prompt à maudire les réseaux sociaux quand ils osent critiquer le président Erdogan n’a pas levé le petit doigt pour condamner ça. Erdogan a dit que la liberté de la presse n’était pas la liberté d’appeler à la haine et à la violence. Mais quand il s’agit d’appels au meurtre contre nous, il se tait et avec lui tout son gouvernement."

 

A consulter aussi :

>> Erdogan a mis la presse à genoux - Dossier ARTE Info 14/12/2014

Combattre l’obscurantisme de la religion

Cet épisode n’est que le dernier en date dans le bras de fer qui oppose Cumhuriyet et le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan. Un gouvernement qui n’a pas hésité à envoyer son premier ministre Ahmet Davutoglu défiler à Paris dimanche 11 janvier dans la grande marche contre le terrorisme et pour la liberté d’expression, le même Ahmet Davutoglu qui dénonce aujourd’hui la publication de la caricature du prophète dans le dernier Charlie. "La publication de cette caricature est une grave provocation (…) la liberté de la presse ne signifie pas la liberté d’insulter"

 

A Cumhuriyet on a une toute autre conception de la liberté d’expression, conception héritée de l’époque où la Turquie était un modèle de laïcité dans la région. Le journal a été fondé en 1924 par un proche de Mustapha Kemal Atatürk. Dans son tout premier numéro il annonce sa raison d’être : "combattre pour la laïcité et la suprématie des sciences contre l’obscurantisme de la religion". Cumhuriyet signifie "La République". Proche des sociaux-démocrates du Parti Républicain du Peuple, il est aujourd’hui un des derniers remparts à défendre une Turquie moderne et laïque face aux coups de boutoir de l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 10 ans. Et le journal en a payé le prix fort. 

 

Cumhuriyet compte déjà une longue liste de victimes, des journalistes courageux qui ont été tués dans des attentats. 

Aydin Engin - 15/01/2015

Pression constante

Le quotidien a subi de nombreuses attaques par le passé. "Cumhuriyet compte déjà une longue liste de victimes, des journalistes courageux qui ont été tués dans des attentats. Notamment mon ex-collègue Ugur Mumcu ou encore Ahmat Taner Hislali, ancien ministre de la culture qui fut éditorialiste chez nous, tous deux morts dans des attentats à la voiture piégée. Alors oui mes collègues et moi-même nous comprenons très bien ce que peur veut dire." 

 

Il y a la peur et il y a le harcèlement incessant dont est victime Cumhuriyet. "Nous sommes le journal turc qui a le plus de procès sur le dos" déclare l’éditorialiste Mine G. Kirrikanat dans une interview au JDD, "et c’est le gouvernement qui intente le plus souvent ces procès. Malgré nos maigres revenus, nous sommes obligés d’entretenir une armée d’avocats. C’était la moindre des choses de montrer notre solidarité avec Charlie Hebdo. Nous voulons dire que n’avons pas peur, que nous nous défendrons. Avec nos mots et nos crayons, mais nous nous défendrons".

 

La liberté de la presse se réduit comme peau de chagrin

La Turquie pointe aujourd’hui au 154e rang sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse 2014 publié chaque année par RSF. Selon Reporter sans frontières, la "Turquie est aujourd’hui l’une des plus grandes prisons du monde pour les journalistes" avec une soixantaine de professionnels de la presse derrière les verrous fin 2013 dont plusieurs journalistes de Cumhuriyet. C’est également l’un des pays où le plus de reporters ont été agressés ou menacés au cours de l’année écoulée. 177 cas reportés. La répression contre la presse s’est accélérée à l’été 2013, quand les protestations anti-gouvernementales se sont cristallisées au Parc Gezi pour former un mouvement de contestation sans précédent. 

 

La Turquie est aujourd’hui l’une des plus grandes prisons du monde pour les journalistes. 

RSF - Classement mondial de la liberté de la presse 2014

Dernier journal indépendant

A la soif de liberté des manifestants, le pouvoir a répondu par le bâton. Les journalistes récalcitrants sont systématiquement poussés vers la sortie quand ils ne sont pas arrêtés. Ceux qui osent couvrir les évènements écopent d’amendes astronomiques. Ils sont de moins en moins nombreux, la plupart des grands médias étant aujourd’hui concentrés entre les mains d’hommes d’affaire liés à l’AKP. Dans cette constellation, Cumhuriyet est aujourd’hui le dernier journal papier indépendant. Décidément oui, Cumhuriyet est Charlie.

Dernière màj le 8 décembre 2016