|

Turquie : après des arrestations en masse, la vague de procès

Pays : Turquie

Tags : Erdogan, Procès, Putsch

Le 28 février, 330 personnes se retrouveront sur le banc des accusés à Sincan (Ankara), dans une salle d’audience monumentale construite pour l’occasion : elles sont soupçonnées d’être impliquées dans le coup d’Etat avorté. Lancée fin décembre, la vague de procédures judiciaires -d’une ampleur inédite pour la Turquie moderne- s’accélère en ce début d’année 2017. Qui est concerné par ces procès ? Que risquent les personnes incriminées ? ARTE Info fait le point.

Qui se retrouve sur le banc des accusés ?

45 882 personnes ont été arrêtées depuis le 15 juillet 2016 selon le site Turkey.purge. Pour le moment, 1 200 d’entre elles ont été ou vont être présentées à un juge, mais toutes risquent potentiellement de se retrouver devant la justice. Elles sont suspectées soit d’avoir participé directement à la tentative de coup d’Etat, attribuée par le pouvoir au prédicateur musulman Fetullah Gülen ; soit d’y être indirectement associées par leurs liens supposés avec le mouvement güleniste, ex-allié devenu pire ennemi d’Erdogan.

Parmi elles se trouvent des militaires et policiers, soupçonnés d’avoir participé à l’élaboration et la mise en oeuvre du coup d’Etat manqué. Mais les arrestations ont largement dépassé le cadre des putschistes présumés, pour s’en prendre aux milieux pro-kurdes et aux voix dissidentes. Les journalistes sont en première ligne de la répression du gouvernement turc : 162 sont actuellement derrière les barreaux.

Concernant les putschistes présumés, la vague de procès a débuté fin décembre à Istanbul, avec la procédure judiciaire lancée contre 29 policiers. Le 30 janvier, à Izmir, 270 personnes, dont 152 en détention préventive, ont aussi commencé à comparaître pour leur participation supposée au coup d’Etat. Il s’agit pour la plupart de militaires, parmi lesquels figurent des officiers à la retraite, comme l’ancien général responsable de la région égéenne, Memduh Hakbilen. Comme l’avait annoncé en novembre dernier le procureur de la République d'Ankara, Harun Kodalak, une ouverture en série de procès est planifiée au début de l'année 2017.

 

Que risquent-ils ?

Le 5 janvier dernier, une première condamnation est tombée pour deux soldats impliqués dans le coup d’Etat. Ils ont été reconnus coupables de “violation de la Constitution” et condamnés à la prison à vie.  

A voir aussi : 

"Asli Erdogan, libérée en Turquie", le portrait d'ARTE Journal

Les putschistes présumés  sont accusés de crimes contre l’Etat. Les motifs d’accusation incluent notamment la “tentative de renversement de l’ordre constitutionnel” et de “renversement du Parlement ou de l’empêcher de remplir ses devoirs” ainsi que  l’”appartenance à une organisation terroriste”. Ce dernier chef d’accusation est le plus problématique, car il est entendu de façon très extensive : désignant tantôt la confrérie Gülen, instigatrice du putsch selon Ankara, aussi bien que le PKK, le parti des travailleurs du kurdistan interdit par le régime et contre qui le pouvoir mène une guerre sans merci dans le Sud Est du pays. Depuis plusieurs mois, les cas se multiplient d’opposants au gouvernement turc inculpés sous ce motif. Il y a notamment celui, emblématique, de l’écrivaine Asli Erdogan, voix forte de l’opposition à Recep Tayyip Erdogan, incarcérée pendant plus de quatre mois pour soutien au terrorisme après avoir collaboré avec un journal pro-kurde. 

La Turquie fait place nette dans les prisons (ARTE Journal)

Les suspects encourent d’importantes peines de prison, souvent à vie. Pour les 47 personnes dont le procès s’est ouvert ce lundi 20 février, le parquet a requis contre chacun des accusés plusieurs peines de réclusion à perpétuité. Le risque d’engorgement des établissements pénitenciers turcs, déjà en surcapacité, est fort. Dès la mi-août, alors que les purges étaient déjà engagées, le gouvernement avait fait place nette dans les prisons. 38 000 prisonniers de droit commun sans lien avec le coup d’Etat avorté ont été remis en liberté conditionnelle, officiellement pour lutter contre la surpopulation carcérale. Mais selon les défenseurs des droits de l’homme, il s’agissait sans aucun doute de préparer les procès à venir. 

Par ailleurs, le débat sur la peine de mort, abolie en 2004 dans le cadre du processus d’intégration à l’Union européenne, est revenu sur le devant de la scène. A plusieurs reprises, le président Erdogan s’est prononcé en faveur du rétablissement de la peine capitale pour les putschistes, sans avancer pour l’instant de calendrier précis.

 

Le spectre d’une justice partiale 

Dans le contexte de purges sans précédent, les menaces sur l’indépendance de la justice inquiètent. Plusieurs ONG ont dénoncé des cas de mauvais traitements et de tortures sur les personnes emprisonnés suite au putsch avorté. D’autre part, le secteur de la justice a été lui aussi fortement touché par les purges : à ce jour, 4070 juges et procureurs ont été limogés, ce qui laisse craindre des atteintes à l’indépendance du pouvoir judiciaire. Andrew Gardner, chercheur sur la Turquie pour Amnesty International, décrit un “climat de terreur” dans le pays, qui affecte les opposants au régime, fortement touchés par les purges, tout autant que les juges, en première ligne face à l’arbitraire du pouvoir : “ils pourraient redouter de prendre des décisions allant à l’encontre du régime”, craint le chercheur. 

Autre source d’inquiétude, l’absence de preuves concrètes et précises d’implication dans la préparation du putsch manqué pour les personnes arrêtées. "Nous avons eu vent de personnes interrogées, non pas directement sur le coup d’Etat manqué mais plutôt dans l’optique d’établir leur appartenance, réelle ou supposée, au mouvement de Fethullah Gülen, raconte Andrew Gardner. Or, avoir ses comptes dans une banque güleniste, être scolarisé dans une école liée à la confrérie ou travailler dans des médias affiliés au mouvement du prédicateur… Ce ne sont pas des preuves de crime."

Dernière màj le 23 mars 2017