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Syrie : les médecins en première ligne à Alep

Pays : Syrie

Tags : Alep, médecins, Crise humanitaire

"La vie à Alep est anéantie par le manque de toutes les ressources et l'épuisement des stocks de carburant", "nous arrivons à un état de fatigue psychologique et d'épuisement intense" : des médecins syriens et français appellent à l'aide. A Alep, ville syrienne déchirée entre la rébellion et le régime et assiégée depuis dix jours, il est de plus en plus difficile de soigner les malades et les blessés. Les hôpitaux sont bombardés, les médicaments manquent et les soignants sont épuisés. Retrouvez leurs témoignages en vidéo.

Alep, une ville assiégée

Alep est divisée depuis 2012 entre l'armée syrienne et l'opposition. L'armée syrienne, aidée par son allié russe, a lancé fin juin une offensive sans précédent contre les quartiers est de la ville. Elle a pour but de prendre d'anéantir la rébellion et le bombardement des établissements de soins fait partie de cette stratégie. Avec l'occupation de la route de Castello, un axe stratégique, les forces pro-régime ont coupé leurs opposants de toute possibilité de ravitaillement.

Le quotidien des médecins d'Alep est devenu intenable. L'ancienne capitale économique de la Syrie, située dans le nord du pays, traverse depuis des mois une terrible crise humanitaire. Depuis le 17 juillet, date à laquelle le régime syrien a commencé à encercler les quartiers rebelles de la ville, au moins deux cent mille habitants des quartiers tenus par la rébellion sont assiégés et visés par les bombardements de Damas et de ses alliés. Parmi eux, des dizaines de médecins, de cadres médicaux et de personnels de santé continuent à soigner les blessés coûte que coûte, malgré le manque de médicaments, de matériel médical et les hôpitaux qui sont fréquemment les cibles de raids aériens.

Seuls cinq hôpitaux encore en état de fonctionnement à Alep

Le week-end dernier, quatre hôpitaux et une banque de sang ont été touchés par des bombardements. Le 27 avril, c'est un hôpital géré par Médecins sans frontières (MSF), également dans la zone rebelle, qui avait été touché par des bombardements attribués aux forces pro-gouvernementales. Le dernier pédiatre d'Alep avait alors été touché. Un hôpital d'une zone contrôlée par le régime avait également été touché le 3 mai par des bombardements attribués à des groupes rebelles, dont le front Al-Nosra. Cette situation n'est pas nouvelle : l'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que cent trentre-cinq attaques contre des établissements de soins et des soignants ont eu lieu en Syrie en 2015, tandis que l'ONU avance le chiffre de plus de sept cents médecins et personnels de santé tués depuis le début du conflit syrien.

Selon l'IDA (Association des médecins indépendants, qui aide des centres médicaux dans la ville), citée par l'AFP, cinq hôpitaux sont encore opérationnels dans les quartiers est d'Alep, contrôlés par la rébellion. "Nous sommes face à un désastre humanitaire majeur, avec la suspension de l'aide médicale", s'indigne l'association, qui évoque "une punition collective infligée à la ville"L'UOSSM-France (Organisation de secours et de soins médicaux), une ONG fondée en 2011 pour aider les populations touchées par la guerre en Syrie et soutenir le secteur de la santé syrien, a lancé mardi une campagne intitulée #SOSMédecinsAlep. Son but : avertir "la communauté internationale de l'horreur sanitaire à Alep". Elle a publié une série de vidéos de professionnels de la santé exerçant ou ayant exercé à Alep, qui sont des témoignages rares des difficultés qu'ils rencontrent au quotidien. 

Retrouvez quatre témoignages de médecins et de personnels soignant exerçant ou ayant exercé à Alep dans la galerie vidéo ci-dessous. Cliquez sur leur portrait pour accéder à leur témoignage.

 

De possibles crimes de guerre

Des pourparlers au point mort

L'ONU espère reprendre les pourparlers de paix sur la Syrie d'ici fin août. Une réunion entre l'ONU, les Etats-Unis et de la Russie a eu lieu à ce sujet mardi. L'émissaire de l'ONU pour la Syrie Staffan de Mistura a évoqué "certains progrès", un euphémisme qui cache les profondes divergences des différentes parties sur le sort du président syrien Bachar Al-Assad. Plusieurs réunions et "rounds" de discussions infructueux ont eu lieu depuis le début de l'année. En avril, à Genève, les représentants de l'opposition avaient quitté les négociations. Une nouvelle session en mai, à Vienne, n'a pas pu aboutir à un cessez-le-feu durable. Pour Staffan de Mistura, un cessez-le-feu permettant l'amélioration de la situation humanitaire en Syrie est une condition préalable à la reprise des pourparlers.

Les bombardements d'hôpitaux et l'attaque de personnels soignants et de civils sont des violations du droit international humanitaire et des conventions de Genève de 1949, qui vise notamment à protéger les personnes qui ne participent pas ou plus -comme les blessés- aux combats. Ces violations ont toujours existé, mais elles sont de plus en plus fréquentes ces dernières années, partout dans le monde. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) tirait déjà la sonnette d'alarme en 2011 dans une brochure -toujours d'actualité- intitulée "Les soins de santé en danger" : "La violence dirigée contre les patients et les personnels ou les structures de santé, qu’elle se manifeste par des actes ou des menaces, est ainsi l’un des défis humanitaires majeurs auxquels le monde fait face aujourd’hui". Le CICR y répertorie toutes les conséquences de ce type de violences :

- Les blessés et les malades, ainsi que les personnels de santé et les personnes transportant des médicaments ou du matériel médical, ne peuvent pas accéder aux établissements de soins.

- Les personnels de santé et leur famille sont souvent obligés de se déplacer vers des endroits plus sûrs. C'est le cas de bon nombre de médecins et de soignants d'Alep, qui alternent entre d'intenses périodes de soin, des jours de suite, et des séjours en Turquie auprès de leurs proches pour récupérer leurs forces, comme le relate Le Monde.

- Les violences freinent la mise en œuvre de programmes de santé préventive, comme les campagnes de vaccination.

Le 3 mai, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté une résolution condamnant ce type d'attaques et rappelant qu'elles peuvent constituer des crimes de guerre. Il y exhorte "les États à mener, sans tarder et en toute indépendance, dans leur zone de juridiction, des enquêtes exhaustives, impartiales et efficaces sur les violations des dispositions du droit international humanitaire" dans le domaine de la santé.

Françoise Saulnier, directrice juridique de MSF, déclarait alors à RFI que même si elle estimait que ce texte n'était pas suffisant pour mettre fin à ces atrocités, il avait le mérite de participer à la reconnaissance du problème. "Ou bien ils [les Etats membres du Conseil de sécurité] acceptent de réduire leur propre emploi de la force, notamment  dans cette guerre contre le terrorisme, ou bien ils assument que les hôpitaux sont aujourd'hui le nouveau champ de bataille de cette guerre. C'est une responsabilité politique, morale et sécuritaire majeure." 

A lire aussi :
- "Guerre en Syrie : les femmes risquent la mort en accouchant à Alep", sur le site d'Al-Jazeera (en anglais)

- "A Alep, nous sommes à court de cercueils", sur le site du New York Times (en anglais)
- "Pourquoi le droit international humanitaire est (toujours) mal appliqué", sur le site du Monde

Dernière màj le 28 juillet 2016