"Stimuler l'esprit citoyen dans le pays"

Pays : Rwanda

Tags : Rwanda, réconciliation, Génocide

George Weiss est le directeur de Radio La Benevolencija, une ONG qui travaille à Kigali. Depuis 2002, ses programmes sont diffusés sur l'ancienne fréquence de Radio Mille Collines et œuvrent pour une réconciliation entre les différentes ethnies du pays. Il a répondu aux questions d'Antoine Mouteau pour ARTE Journal.

En quoi consiste concrètement votre projet ?

George Weiss : Nous produisons par exemple des feuilletons radiophoniques qui racontent l'histoire de deux villages en conflit l'un avec l'autre. Les auditeurs sont invités à suivre l'évolution des comportements jusqu'à ce que les protagonistes passent à l'acte. On y découvre aussi comment certains personnages parviennent à analyser le conflit qui touche peu à peu leurs villages et décident de lutter pour un retour au calme. Il s'agit un peu d'un programme éducatif qui, au fil des années, donne des outils aux Rwandais pour ne plus tomber dans le piège de l'incitation à la haine, comme celui qui leur était tendu par Radio Mille Collines du temps du génocide.
 

Comment le public a-t-il accueilli l'émission ?

On y apprend comment lutter et se défendre contre l'incitation à la haine.

George Weiss

George Weiss : Les auditeurs adorent notre programme. Aujourd'hui, environ 86% de la population rwandaise écoute notre feuilleton. C'est d'ailleurs l'une des émissions les plus populaires du pays. Les sujets traités parlent aux gens et leur donnent de l'espoir. On y apprend comment lutter et se défendre contre l'incitation à la haine. Ça permet de se rendre compte qu'on a pas vu émerger des monstres venus de nulle part mais qu'il est au contraire possible de résister et de prévenir la haine. C'est d'ailleurs pour ça que notre série est aussi populaire.
 

Vos programmes sont diffusés sur la même fréquence que celle de Radio Mille Collines qui appelait à l'époque au génocide. Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour les auditeurs ?
George Weiss : 
Ça a une valeur symbolique car la population se rend compte qu'il y a un véritable changement. En plus, cette fréquence est celle qui dispose de la plus vaste portée. Et puis, nos programmes provoquent un peu le débat car ils permettent aux auditeurs de remettre l'autorité en question, même celle de leur gouvernement actuel. C'est aussi important pour eux de recevoir ce type d'émissions sur les ondes officielles car ça signifie qu'ils ont le droit de l'écouter, que c'est autorisé. Et ça, c'est très important.

 

Vous venez d'évoquer le gouvernement de Paul Kagame. Selon vous, quel bilan peut-on dresser de son action dans le processus de réconciliation ?

Nous ne connaissons pas d'autre exemple de pays où la minorité victime d'un génocide aurait repris le pouvoir.

George Weiss

George Weiss : C'est assez compliqué. Nous essayons de nous adresser à l'ensemble de la population, aussi bien aux partisans qu'aux opposants du gouvernement actuel. Nous n'exprimons pas forcément une opinion en particulier vis-à-vis du gouvernement. Mais nous avons signé toutes les conventions humanitaires et nous n'apprécions pas l'idée que l'opposition puisse être opprimée. En revanche, il faut bien dire que nous ne connaissons pas d'autre exemple de pays où la minorité victime d'un génocide aurait repris le pouvoir, un peu comme si les juifs victimes du régime nazi avaient dirigé l'Allemagne après la guerre. Donc il s'agit là d'une expérience unique, même s'il y a aussi des choses à redire, notamment dans la façon autoritaire avec laquelle le pays est dirigé. Mais c'est avant tout aux Rwanda de s'exprimer. La seule chose que nous puissions faire, c'est de stimuler l'esprit citoyen dans le pays, de faire en sorte que les gens ne se contentent plus d'accepter l'autorité mais au contraire qu'ils la remettent en question et qu'ils se révoltent lorsqu'ils s'aperçoivent que d'autres sont opprimés. Mais en même temps, l'idée même de résistance est parfois tellement connotée qu'elle rappelle la langue du génocide, donc il faut apprendre à relativiser.
 

L'histoire de vos programmes prend sa source dans celle de Radio Benevolencija en Bosnie. Peut-on comparer les conséquences de la guerre en Bosnie avec celles de la guerre civiles au Rwanda ?

Les gens se sont repliés sur leurs propres entités nationales et ont préféré écouter les leaders populistes.

George Weiss

George Weiss : Benevolencija n'était pas juste une radio, il s'agissait aussi de la communauté juive de Sarajevo qui, de par ce qu'elle a subi pendant la Seconde Guerre mondiale, a été capable de jouer un rôle de médiateur entre les différents groupes ethniques. Mais effectivement, je pense que les deux situations présentent des caractéristiques très proches. Tout comme en ex-Yougoslavie, le Rwanda a vu se déliter toutes les infrastuctures qui assurent la sécurité dans le pays. Dans les deux cas, les gens se sont repliés sur leurs propres entités nationales et ont préféré écouter les leaders populistes jusqu'à ce que la guerre éclate et conduise au génocide.

 

Interview réalisée par Antoine Mouteau