|

"Si la gauche l’emporte, elle négociera avec les Palestiniens"

Pays : Israël

Tags : Frédéric Encel, élections législatives, Autorité palestinienne

Les négociations de paix entre Israël et Autorité palestinienne repartiront-elles en cas de victoire travailliste le 17 mars ? La position actuelle d’Israël sur l’Iran évoluera-t-elle ? Autant d’enjeux diplomatiques et géostratégiques qu’analyse Frédéric Encel, maître de conférences à Sciences-Po Paris, auteur de L’Atlas géopolitique d’Israël

Alexis Fricker, ARTE Journal : A quoi va ressembler la politique étrangère d’Israël si Benyamin Netanyahou reste Premier ministre ?
 

Netanyahou joue l’immobilisme depuis sa première arrivée au pouvoir"

Frédéric Encel

Frédéric Encel : Je pense qu’elle va rester identique parce que Netanyahou joue l’immobilisme depuis sa première arrivée au pouvoir, en 1996 déjà. Ce pourrait être son quatrième mandat. Et s’il parvient à se maintenir au pouvoir, qu’il l’emporte ou non en termes de sièges, ce sera nécessairement à la tête d’une coalition de centre-droit ou bien nationaliste et religieuse. Et il privilégiera donc cette option de la continuité.
 
Comment la politique étrangère d’Israël se dessinerait-elle en cas de victoire des travaillistes de l’Union sioniste ?
Frédéric Encel : 
A gauche, il n’y a pas de coalition possible, et c’est d’ailleurs le problème de la gauche depuis une vingtaine d’années. Mais même si cette coalition de l’Union sioniste l’emporte, cela va dépendre du nombre de sièges potentiels qu’elle aura. Netanyahou, lui, pourra toujours trouver des alliés comme Naftali Bennett, le nationaliste religieux, et aussi un parti centriste, Koulanou ou autre, et toujours un parti orthodoxe qui, lui, ne se lie pas avec la gauche traditionnelle travailliste et surtout pas avec la gauche laïque. 
Si une coalition de centre gauche arrive au pouvoir, il y aura des propositions plus sérieuses faites à l’Autorité palestinienne, ce qui ne veut pas dire que l’Autorité palestinienne les acceptera : par exemple, sur la question de Jérusalem et des refugiés, il y a des divergences abyssales mais au moins il y aura la volonté de négocier rapidement et sérieusement pour aboutir à une solution à deux Etats, avec une implication américaine et européenne plus forte. On entend par là abandonner des pré-requis et des conditions préalables de retour à la table des négociations que sont l’exigence par Netanyahou depuis quelques années de la reconnaissance par l’Autorité palestinienne d’Israël comme Etat du peuple juif. Si vous posez cela comme préalable au retour à la table des négociations face à une Autorité palestinienne qui est déjà bien affaiblie et dont le rapport de force est extrêmement défavorable, c’est compliqué. Abbas ne peut pas, en l’état actuel, accepter cela. L’un des blocages, c’est donc ce préalable.
 
En janvier, la Cour pénale internationale (CPI) a ouvert une enquête à propos d’éventuels crimes de guerre israéliens commis à Gaza en 2014. Comment les rapports entre Israël et Palestine vont-ils évoluer en fonction des résultats des législatives du 17 mars ?
 

Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, utilisera cet instrument de la CPI de façon différenciée"

Frédéric Encel

Frédéric Encel : Je pense que Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, utilisera cet instrument de la CPI de façon différenciée. Si Netanyahou l’emporte à la tête d’une coalition nationaliste – et, par conséquent s’il n’y a aucune chance que le processus se remette en route –, il est clair qu’il pourra utiliser la CPI comme un moyen de pression.
Si c’est un gouvernement avec un centre de gravité penchant plutôt à gauche, et qui accepte de négocier dans des conditions sérieuses pour parvenir assez rapidement à la création d’un Etat palestinien, il n’y a aucune raison pour que Mahmoud Abbas agite ce chiffon rouge. Le Hamas s’en chargera à sa place car ce mouvement joue systématiquement la politique du pire, pas forcément pour gêner Israël mais pour gêner l’Autorité palestinienne. Le Hamas préfère une victoire du Likoud ce qui n’est pas le cas de Mahmoud Abbas qui a toujours eu une politique pondérée et pragmatique.


Dans le dossier sur le programme nucléaire de l’Iran et les discussions en cours, le récent discours de Benyamin Netanyahou au Congrès américain a-t-il fragilisé les relations entre Israël et les Etats-Unis ?
 

La brouille n’existe en fait qu’entre deux hommes, Netanyahou et Obama"

Frédéric Encel

Frédéric Encel : La brouille n’existe en fait qu’entre deux hommes, Netanyahou et Obama. Et pas entre les deux administrations. Aujourd’hui, la majorité de la Knesset, hormis quelques ultra-nationalistes, reste en faveur de l’alliance avec les Etats-Unis et beaucoup de députés, notamment au centre et à gauche, trouvent que Barack Obama est sympathique. C’est donc un problème entre deux hommes et il ne sera pas compliqué de recoller les morceaux. Obama est en fin de mandat et il ne sera plus là dans deux ans.
Mais sur le fond, sur le programme nucléaire de l’Iran, je ne crois absolument pas que les travaillistes et le Likoud aient une position différente. Sur les affaires stratégiques lourdes, pendant les campagnes électorales, au sein du giron politique israélien, on joue plus ou moins faucon, plus ou moins colombe, mais c’est avant tout pour la nécessité de convaincre l’électorat. Mais une fois qu’on est au pouvoir, ça ne change pas. Il n’y a pas de divergence fondamentale. C’est alors la sécurité qui prime avant tout.
 
Le positionnement d’Israël vis-à-vis du groupe Etat islamique changera-t-il en fonction du vainqueur de ces législatives ?
 

Aujourd’hui, la position israélienne est assez floue et le gouvernement opère en sous-main"

Frédéric Encel

Frédéric Encel : Aujourd’hui, la position israélienne est assez floue et le gouvernement opère en sous-main. D’ailleurs, depuis le début des printemps arabes, Israël ne réagit pas afin de ne pas gêner certains pouvoirs régionaux, comme celui d’Abdel Fatah al-Sissi (le président égyptien) qui lui convient très bien. Et puis le groupe Etat islamique ne se trouve pas à la frontière israélienne. 
Le vrai problème pour Israël, c’est la Syrie et la Jordanie. La Jordanie à cause du front oriental avec la Cisjordanie et aussi parce que la frontière Nord de la Jordanie touche directement la Syrie, avec une proximité des djihadistes. Et puis en Syrie, les Israéliens essaient de maintenir un équilibre. Bachar el-Assad n’est pas un adversaire redoutable, il ne l’a jamais été. L’EI, s’il parvenait aux frontières du Golan, représenterait un danger plus important pour Israël ; c’est la raison pour laquelle on a un soutien de plus en plus important aujourd’hui, sur le plan technique et militaire, à ce qui reste de l’armée syrienne libre. Si vous regardez une carte du front, l’armée syrienne libre a une poche de résistance dans le Golan syrien, c’est son bastion principal et les Israéliens veulent à tout prix renforcer cette micro zone tampon. 

Dernière màj le 8 décembre 2016