Rwanda : "Il y aura des conséquences politiques à ce procès"

Pays : France, Rwanda

Tags : Rwanda, Tutsi, Hutu, Génocide

20 ans après le génocide rwandais, la France juge pour la première fois un criminel de guerre, arrêté à Mayotte, département d'outre-mer français. Pourtant d'autres pays européens avaient avant elle jugé et depuis longtemps certains génocidaires arrêtés sur leur territoire. Mais la France a un passé trouble avec le Rwanda. Elle était proche du pouvoir hutu à l'origine du massacre de centaines de milliers de Tutsi. Certains l'accusent même d'avoir laissé faire sans intervenir. Pour le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, elle a même été complice. Dans son enquête inédite : "L'inavouable, la France au Rwanda", il accuse certains militaires et hommes politiques d'avoir défendu aveuglément un régime sanguinaire. En 1994, il a couvert le conflit en tant que grand reporter pour Le Figaro. Ses articles avaient déclenché une mission d'information parlementaire, dès 1998. Nous l'avons choisi de l'interviewer à l'ouverture du procès de Pascal Simbikangwa.

ARTE Journal : C'est la première fois que s'ouvre en France un procès lié au génocide rwandais. Quel est votre sentiment aujourd'hui ?

 

Patrick de Saint-Exupéry : Mon sentiment est que ce procès va marquer une étape importante. D'abord dans la connaissance du génocide des Tutsi du Rwanda. C'est un paradoxe mais jusqu'ici en France, nous nous sommes très peu intéressés à la réalité de ce qu'il s'est passé au Rwanda. Nous nous sommes beaucoup attardés sur l'attentat de 1994, sur les événements autour du génocide mais très peu sur le génocide en lui-même et ses mécanismes.

 

Est-ce une forme de soulagement ou bien déplorez-vous que ce procès arrive si tard ?

 

Patrick de Saint-Exupéry : Ni l'un, ni l'autre. Je ne suis pas soulagé, je ne suis pas en train de me dire que ça arrive trop tard, en revanche, je suis extrêmement heureux que l'on rentre dans cette connaissance de l'événement, dans cette curiosité de l'événement et dans cette tentative de vraiment rentrer dans la compréhension des mécanismes qui ont pu mener à la réalisation d'un génocide, qui est un crime contre l"humanité.

 

Tout de même, la France a mis 20 ans à juger des criminels rwandais alors que d'autres pays européens ont engagé des procèdures bien avant. Comment expliquer cette lenteur de la justice française ?

 

Patrick de Saint-Exupéry : Cette lenteur est due entre autres au facteur politique. C'est vrai que ce génocide des tutsis du Rwanda pose un grand problème à la France qui a été extrêmement présente dans le dossier. Pas tellement la France, en tant qu'entité, mais surtout un certain nombre de responsables, d'acteurs politiques, militaires, qui ont pris des responsabilités importantes dans ce dossier et qui donc se trouvent confrontées à des questions très importantes.

 

On parle aujourd'hui d'un procès historique. Pensez-vous que la responsabilité de la France sera abordée au cours de ce procès ?

 

Patrick de Saint-Exupéry : Je ne pense pas que ce soit l'objet du procès et je ne pense pas qu'elle fera partie des débats. Maintenant, je ne peux pas en préjuger. De toute manière, quoi qu'il en soit, ce procès va poser un certain nombre de choses au coeur de l'événement et il y aura des conséquences politiques de ce procès, c'est une évidence. A partir du moment où on accepte de se confronter à l'événement et de rentrer dans sa connaissance, il est évident que le discours tenu par un certain nombre de politiques sur l'événement va poser problème. Donc oui, il y aura des conséquences politiques même si ce n'est pas l'objet du procès.

 

Peut-on quand même dire que la France aborde enfin un passé douloureux ?

 

Patrick de Saint-Exupéry : Oui bien sûr, il faut le dire. Il aura fallu 20 ans pour que la justice française s'intéresse aux événements du Rwanda mais ça n'est pas une première en France. Il aura fallu énormément de temps aussi pour que la justice se penche sur l'affaire Papon par exemple. Nous constatons une certaine constance en France dans la relation avec ce type de dossier. Donc effectivement c'est important ce moment où la justice d'un pays se met en branle et vient réexaminer des événements extrêment importants.

 

La France a-t-elle achevé son travail de mémoire sur le génocide rwandais ?

 

Patrick de Saint-Exupéry : Le devoir de mémoire c'est d'abord le respect d'un certain nombre de choses. Il est tout autant dans l'intérêt de la France, qui a un discours universaliste, d'être capable de revenir sur le passé pour éventuellement dire, "oui, il y a eu des erreurs et voici lesquelles". C'est quelque chose qui grandit un pays. Mais ça n'a pas encore été fait. Le Président Sarkozy s'est rendu eu Rwanda en 2010, il y a prononcé un certain nombre de mots au titre de Président de la République française, il a dit qu'il y avait eu des erreurs, mais il n'a jamais précisé lesquelles. Et c'est cela qui est attendu aujourd'hui. Quelles erreurs avons-nous pu commettre au Rwanda ?

 

Interview réalisée par Fanny Lépine

 

Les dates clés du génocide rwandais :

 

Pour approfondir :

 

>> L'article de Jean-Pierre chrétien, chercheur au CNRS "France et Rwanda, le cercle vicieux"
>> Le pavé dans la mare d'un journaliste du Figaro (RFI)