|

Russie-Turquie : les frères ennemis prêts à se réconcilier

Pays : Turquie

Tags : Russie, relations diplomatiques, Syrie

Tout un symbole : Vladimir Poutine est le premier chef d'Etat étranger que Recep Tayyip Erdogan va rencontrer après le putsch raté du 15 juillet. Le président turc va lancer mardi "une nouvelle étape [...], un départ à zéro" dans les relations diplomatiques entre les deux pays. Côté russe, sur la même longueur d'ondes, on évoque une "rencontre d'une importance extrême".  Ankara et Moscou avaient annoncé la normalisation de leurs relations fin juin, après sept mois de brouille diplomatique et économique sur fond de guerre en Syrie. La Russie avait alors confirmé la levée d'une partie dds sanctions commerciales décrétées contre la Turquie. Quels sont les enjeux de ce rapprochement ? ARTE Info fait le point.

Avion abattu et charters interdits

La brouille débute par un avion russe abattu par deux chasseurs turcs à la frontière turco-syrienne, le 24 novembre 2015. L’un des deux pilotes de l’appareil est tué alors qu’il avait réussi à sauter de l’appareil en parachute et le deuxième est sauvé lors d’une opération menée par les autorités syrienne et russe. Ankara accuse alors Moscou d’avoir violé son espace aérien et la Russie reproche à la Turquie de l’avoir visée et d’avoir pénétré l’espace aérien syrien pour tirer délibérément sur son avion. Moscou réagit très vite à ce "coup de poignard dans le dos" en adoptant toute une batterie de mesures de rétorsion : embargo sur l’importation de fruits et légumes turcs, interdiction d’embauche de Turcs par des Russes et, dans le secteur-clé du tourisme, rétablissement du visa pour les Turcs se rendant en Russie et interdiction de vols en charter et de vente de voyages vers la Turquie. Moscou met également mis en sommeil le projet de Gazoduc Turkstream, prévu pour transporter le gaz russe en Europe via la Turquie.

Une semaine plus tard, Poutine persiste et signe, en accusant la Turquie d’avoir descendu l’avion pour protéger un trafic de pétrole venu des régions syriennes contrôlées par l’organisation Etat islamique. Et d’ajouter : "Nous défendrons toujours [la formation d’une coalition internationale contre Daech], mais nous n'y arriverons pas tant que certains utiliseront des groupes terroristes pour servir leurs intérêts politiques à court terme"

La guerre en Syrie en toile de fond

La crise était en germe depuis des mois. Début octobre, Ankara avait déjà forcé à faire demi-tour un avion russe accusé d’avoir violé son espace aérien. Deux semaines plus tard, c’est un drone de fabrication russe qui avait été détruit par les forces turques. La Russie et la Turquie jouent toutes deux un rôle capital dans la guerre en Syrie. La Russie est un allié indéfectible du dictateur syrien Bachar Al-Assad, tandis que la Turquie fait tout pour le chasser du pouvoir. La première refuse de faire de son départ une condition sine qua non au règlement du conflit, tandis que la deuxième a permis à Daech de prospérer en laissant pendant des mois ses frontières avec la Syrie ouvertes aux djihadistes et aux groupes armés.

Malgré ces positions radicalement opposées, les deux pays font partie de la coalition internationale contre l’Etat islamique. Ils sont également opposés de manière indirecte dans le conflit du Haut-Karabakh, une région du Caucase disputée entre l’Arménie (soutenue par la Russie) et l’Azerbaïdjan (proche de la Turquie).

Une réconciliation utile aux deux pays

La normalisation de leurs relations commerciales sera salutaire pour les deux pays. Les Russes représentaient le deuxième groupe de touristes le plus important en Turquie et leur nombre a chuté de 79,3% au mois d’avril, alors que le pays connaît déjà une forte baisse du tourisme à cause des attentats récents. Et la Turquie représente une destination proche et bon marché pour les vacanciers russes. La Russie souffre quant à elle de la baisse du prix du pétrole et des sanctions européennes décidées en 2014 pour protester contre l'annexion de la Crimée et l'intervention supposée de Moscou dans l'est de l'Ukraine.

Plusieurs médias notent la volonté d’ouverture actuelle de la Turquie, qui vient aussi de rétablir ses relations diplomatiques après six ans de brouille avec Israël. Selon The Guardian, le pays est particulièrement isolé en ce moment : "Le besoin d’Erdogan d’étreindre et de se réconcilier avec la Russie a été exacerbé par ses mauvaises relations croissantes avec l’Europe dans la crise des migrants, son mépris évident pour la politique d’Obama au Moyen-Orient et sa conviction que l’ONU et l’EU n’en font pas assez pour combattre les militants kurdes armés et le terrorisme islamiste". La chaîne Al-Jazeera rappelle quant à elle que la Turquie a poursuivi ces dernières années une politique diplomatique ambitieuse, notamment au Proche-Orient. "Ces initiatives [la normalisation des relations avec Israël et la Russie] sont liées à un nouveau discours sur la politique étrangère adopté récemment par les élites politiques turques, qui met l’accent sur la nécessité de gagner des alliés et de calmer ses ennemis." La normalisation des relations avec Moscou semble donc dans l’ordre des choses.

 

Dernière màj le 9 août 2016