Russie : la nostalgie de l’empire…

ARTE Reportage - samedi, 9 mai, 2015 - 18:35

Pays : Russie

Tags : Nationalisme, Armée, Poutine

Le 9 mai, la Russie célèbre en grandes pompes les soixante-dix ans de la victoire de 1945, la "grande guerre patriotique". Une occasion pour Moscou d’afficher sa puissance sur la scène internationale.

Chaque année, le 9 mai, la Russie organise une grande parade militaire sur la place Rouge. Parmi les invités de marque, le président chinois Xi Jinping, son homologue cubain Raul Castro et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un ont confirmé leur participation aux festivités. Dans le contexte de tensions entre les Occidentaux et Moscou sur le dossier ukrainien, Angela Merkel et David Cameron ont choisi de pas honorer la célébration de leur présence.

Cette date, déjà très ancrée dans l’histoire collective des Russes et de tous les Soviétiques, fait l’objet d’un culte impressionnant, nourri par le régime de Vladimir Poutine. Le fantôme de Staline plane sur la Russie où ils sont de plus en plus à éprouver du "respect" pour le "père des petits peuples". L'élite politique, souvent issue comme Vladimir Poutine du FSB - l'ancien KGB -, lui vouerait un culte décomplexé.

En plaçant, par médias interposés, la population russe dans un esprit de résistance face à "l’impérialisme occidental", Poutine chercherait-il à l’instrumentaliser au nom d’objectifs ambitieux ? 

Russie : la nostalgie de l’empire…


 

De Vladimir Vasak et Liza Zamyslova – ARTE GEIE – France 2015

 

Notre entretien avec le réalisateur

Vladimir Vasak à propos de son reportage

 

Michel Eltchaninoff

Trois questions à Michel Etchaninoff, agrégé et docteur en philosophie, spécialiste en pensée russe, rédacteur en chef de Philosophie Magazine et auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine, paru en février 2015 chez Actes Sud.

ARTE Info : En quoi ce 9 mai 2015 rentre-t-il dans la logique personnellle et intellectuelle de Vladimir Poutine ?

Michel Etchaninoff : Le 9 mai s’inscrit déjà dans la mémoire soviétique, puisque la victoire a été célébrée en URSS comme ce grand moment où le peuple s’est rassemblé autour de son dirigeant pour sauver la patrie. Mais Vladimir Poutine ajoute depuis quelques années une autre dimension à cette mémoire traditionnelle : l’idée suivant laquelle l’histoire de la Seconde Guerre mondiale confère un droit moral aux Russes.

Cette histoire, payée au prix de vingt-sept millions de morts pour sauver l’Europe du nazisme, donnerait une sorte de supériorité géopolitique à la Russie. Selon lui, la Russie devrait être reconnue comme sauveuse de l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale mais malheureusement, elle ne l’est pas, car l’Europe, oublieuse du passé, manquant de patriotisme, ingrate, ne célèbre pas suffisamment le rôle de l’ex-URSS dans cette histoire.

Est-ce que cela est un pilier de la logique intellectuelle de Vladimir Poutine ?

Dans la logique intellectuelle de Vladimir Poutine, il y a une logique de la guerre. Ce qu’il faut savoir est qu'au cours de l’époque soviétique, dans les années 50, 60, 70, lorsqu'on célébrait ce qu’on appelle la "grande victoire patriotique", on prétendait lutter pour la paix dans le monde. Aujourd’hui, le discours est différent.

En 2014, Vladimir Poutine a dit que l’homme russe avait une forme de supériorité sur l’homme européen parce qu’il savait se sacrifier à sa patrie. Il y a dans son logiciel intellectuel une forme d’exaltation de la guerre, du sacrifice. L’Européen est, selon lui, préoccupé par son confort, davantage pragmatique et calculateur, et incapable d’un tel sacrifice moral.

Les dirigeants occidentaux seront absents aux cérémonies du 9 mai. N'est-ce pas une erreur de se mettre ainsi en porte-à-faux avec le peuple russe ?

"La Russie se présente en victime de l’ingratitude de l’Europe"

 

La célébration du soixante-dixième anniversaire de la victoire sur le nazisme a été inscrite de manière très méticuleuse dans une vaste offensive idéologique. Il s’agit de dire que la Russie est toujours garante de l’honneur de l’Europe contre le fascisme. Et notamment dans le contexte de la guerre civile en Ukraine, à laquelle les forces russes participent, avec un gouvernement ukrainien considéré par le Kremlin comme une junte fasciste. En fait, le vocabulaire de la Seconde Guerre mondiale a été repris par le pouvoir russe pour l’appliquer au gouvernement pro-européen en Ukraine. On est dans une sorte de piège idéologique qu’a tendu Poutine à l'Occident. J’interprète ce refus de participer par la volonté des Européens de ne pas rentrer dans ce piège, de ne pas adouber le renouveau du vocabulaire de la Seconde Guerre mondiale vis-à-vis de l’Ukraine. Et de ne pas donner de blanc-seing mémoriel à la Russie. 

En refusant de participer à cette cérémonie, les Occidentaux tombent par contre dans un autre piège qui est celui, tendu là aussi par Poutine, de la victimisation. Quand on regarde la télévision russe ou qu'on écoute les discours officiels, on voit que la Russie se présente en victime de l’ingratitude de l’Europe et que tout est fait pour donner aux Russes le sentiment qu’ils sont une force qu’on cherche à isoler, à réduire. En venant aux défilés, les Occidentaux auraient en quelque sorte approuvé les opérations russes en Ukraine. En ne s'y rendant pas, ils laissent l'opportunité à Poutine de développer un discours de revanche en Russie.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016