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Russie : la fièvre anti-américaine

Pays : Russie, États-Unis

Tags : Crimée, Maïdan

Les relations russo-américaines n'ont jamais été au beau fixe : de la liste Magnitski à l'affaire Snowden en passant par l'opposition idéologique sur les révolutions arabes et la guerre en Syrie, ces dernières années ont été marquées par de multiples épisodes d'un conflit latent entre les deux ennemis de toujours. Et depuis la révolution de Maidan et l'annexion de la Crimée, ce conflit est entré dans une phase de confrontation directe. 

Les Etats-Unis et l'Europe ont choisi la voie des sanctions envers ce qu'ils considèrent comme une violation du droit international et une atteinte à l'intégrité territoriale de l'Ukraine. De son côté, Vladimir Poutine préfère accuser les Etats-Unis d'avoir déclenché la révolution de Maidan et la guerre à l'Est afin de déstabiliser et, à terme, de détruire la Russie en s'attaquant à sa zone d'influence. Un discours doublé d'une campagne de propagande anti-occidentale qui porte ses fruits en Russie. Selon les récents sondages, l'opinion que les Russes ont de l'Occident, et en particulier des Etats-Unis, est au plus bas depuis la fin de la Guerre Froide.

 

Russie : la fièvre anti-américaine

Selon les récents sondages, les Russes sont plus que jamais hostiles aux Etats-Unis. En cause, une propagande anti-américaine diffusée par les médias de masse en Russie. Depuis Moscou, le décryptage de Lev Goudkov, sociologue, directeur du centre d'étude d'opinion indépendant Levada.

Aujourd'hui, on a atteint un maximum : 84% des Russes estiment que la Russie a des ennemis.

Lev Goudkov

Lev Goudkov : Toutes les représentations de l'époque soviétique ont été réactivées. Celles d'un monde hostile qui nous entoure, la demande d'un isolationnisme, le sentiment que nous ne devons pas évoluer comme les autres pays, mais suivre notre propre voie. C'est une identité qui se construit de façon négative par rapport à l'opposé. Comme nous avons peu de raisons d'être fiers, étant donné que nous avons perdu la Guerre Froide et que le pays n'est pas devenu plus riche, la haine et l'anti-américanisme sont devenus des facteurs très importants dans la construction de sa propre identité et de l'estime de soi. Si l'on considère les données de nos études, on voit que cette conscience de l'adversité du monde qui nous entoure est passée de 13 % en 1989 à 78% avec l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Et depuis, elle se maintient à peu près au même niveau, même si aujourd'hui, on a atteint un maximum, avec 84% des Russes qui estiment que la Russie a des ennemis. Ce sentiment d'adversité du monde qui nous entoure garantit la consolidation autour du pouvoir et rehausse l'estime de soi.

 

La vague actuelle de propagande anti-occidentale et anti-américaine est la plus durable et la plus forte.

Lev Goudkov

Depuis les années 90, l'opinion envers les Etats-Unis et l'Occident en général était assez positive, car l'Occident représentait non seulement l'utopie d'un développement, d'un modèle d'Etat et d'une société moderne, mais aussi tout ce que les Russes auraient voulu avoir chez eux. Il y a cependant eu plusieurs vagues de campagnes anti-américaines. La première au printemps 1999 avec les bombardements par l'OTAN de la Serbie, la deuxième au moment de la guerre en Irak, et la troisième lors de la guerre de la Russie avec la Géorgie. Mais la vague actuelle de propagande anti-occidentale et anti-américaine est la plus durable et la plus forte.

 

La propagande affirme que la démocratie va de pair avec l'amoralité, la pédophilie, l'homosexualité.

Lev Goudkov - 30/07/2015

Etant donné que tous les modèles de développement sont à l'Ouest et non à l'Est, la tension sociale ne peut être apaisée que de deux manières : soit par la tenue de réformes sur le modèle de tous les autres pays développés, soit par le discrédit de ce qui est attrayant. Et c'est la deuxième option qu'a choisie le Kremlin. La propagande affirme que la démocratie va de pair avec l'amoralité, la pédophilie, l'homosexualité, que l'Occident et l'Europe ont perdu leurs valeurs traditionnelles chrétiennes, se sont embourbés dans la perversion. C'est pourquoi le régime dit que nous devons refuser la voie du développement occidental. Et c'est une propagande de masse, qui s'avère, malgré son absurdité, très efficace car ce qui compte, ce n'est pas la réalité, mais la conscience d'avoir raison. Et n'importe quels arguments qui permettent de rehausser l'estime que l'on a de soi-même fonctionnent.

 

Le pouvoir russe apparaît alors comme l'unique rempart afin de résister à la pression négative de l'Occident.

Lev Goudkov

Le régime se sent faible et menacé. Après les vagues de protestations de 2011-2012, il a fait émerger la théorie que tout ceci était inspiré par l'Occident, et avant tout par les Etats-Unis. Selon cette théorie, l'Occident aurait pour cible un changement de régime en Russie, ou du moins, comme on nous le dit tous les jours à la télévision, un affaiblissement, un rabais, un démembrement de la Russie. Ainsi, l'Occident voudrait s'approprier les matières premières russes, détruire une partie de la population. Le pouvoir russe apparaît alors comme l'unique rempart afin de résister à la pression négative de l'Occident et de défendre les intérêts de la Russie.

Dernière màj le 8 décembre 2016