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"L'invincible" Vladimir Poutine

Pays : Russie

Tags : Russie, Vladimir Poutine, opposants russes, Alexej Nawalny

Dimanche 18 mars, le plus grand pays du monde vote. Quelque 109 millions de Russes sont appelés aux urnes pour élire un nouveau président, mais le résultat final ne fait aucun doute : c’est Vladimir Poutine qui sortira vainqueur du scrutin. Pourquoi ses opposants n'ont aucune chance de l'emporter ? Quel rôle joue l’opposant Alexeï Navalny, dont la candidature a été interdite ? Éléments d'explication. 

Russie unie et l’opposition de façade

Au Parlement russe, l’opposition est quasiment inexistante. Lors des élections législatives de 2016, le parti de Vladimir Poutine, "Russie unie", a obtenu plus de 54% des voix. Une majorité forte de 343 sièges sur 450, qui lui confère même le pouvoir d’amender la constitution. Le "Parti Communiste", le "Parti libéral-démocrateet le parti "Russie justesont aussi des sièges au Parlement, mais ils font partie ce qu’on appelle en Russie "l’opposition à l’intérieur du système" : en réalité, ils soutiennent peu ou prou la politique du gouvernement.

Il existe en Russie un éventail politique très large, allant des partis nationalistes à l’ultragauche. Mais ces formations ont du mal à obtenir le soutien de la population, car le Kremlin s’attache à réduire au maximum leur champ d’action. Ainsi, les candidatures des membres de l’opposition sont régulièrement rejetées pour de prétendus vices de forme.

Actuellement, 67 partis sont enregistrés en Russie (chiffres d'octobre 2017), mais la majorité d’entre eux ne joue aucun rôle lors des élections. Il est extrêmement difficile de créer de nouveaux partis. Lorsque cela se produit, ce sont principalement des partis cofondés par le Kremlin. C’est le cas par exemple du parti Rodina – "patrie" en russe –, qui a été créé pour débaucher une partie des électeurs du Parti communiste.

 

Opposition unter Putin
Russie : l'opposition muselée Face à Vladimir Poutine, sept candidats. Aucun d'entre eux n'a la moindre chance d'emporter les élections. Russie : l'opposition muselée

La Douma, Parlement russe

La Douma est renouvelée tous les cinq ans. Depuis 2016, la Russie a de nouveau un mode de scrutin mixte : la moitié des 450 députés est élue à la proportionnelle, l’autre moitié au suffrage direct. Lors des élections législatives du 18 septembre 2016, le parti Russie unie a obtenu plus de 54% des voix. Avec 343 sièges, il obtient la majorité absolue. Sont également représentés le Parti Communiste, le Parti liberal-démocrate et le parti Russie juste avec respectivement 42, 39 et 23 sièges. Aucun autre parti n’a franchi le cap des 5%. Les partis Rodina ("Patrie"), Grazhdanskaja Platforma ("Plateforme citoyenne") ainsi qu’un candidat indépendant ont obtenu chacun un siège au suffrage direct. Le taux de participation a été d’à peine 47,8%.

Les médias aux mains du Kremlin

La liberté de la presse subit elle aussi des restrictions croissantes. Dans son classement mondial de la liberté de la presse, Reporters Sans Frontières considère que la Russie, classée 148e sur 180 pays, se trouve dans une  "situation difficile". Bien que les réseaux sociaux soient de plus en plus prisés par les jeunes, la principale source d’information des Russes est la télévision. Depuis que Poutine est arrivé à la tête du pays en mars 2000, les chaînes nationales sont largement contrôlées par le Kremlin.

Il existe encore des médias libres, mais leur diffusion reste très confidentielle et fait l’objet de brimades en tous genres. Depuis février 2014, la principale chaîne de télévision d’opposition, Doschd – qui veut dire "pluie" en russe – ne peut plus émettre que sur Internet et via quelques fournisseurs d’accès régionaux. Le plus important opérateur du pays, Tricolor TV, a évoqué des  "divergences d’opinion sur la ligne éditoriale"

La Novaïa Gazeta,  principal journal indépendant, est sans arrêt la cible de poursuites et ses annonceurs font l’objet de menaces. Ce média est en permanence au bord du dépôt de bilan. Sans parler des dangers qu’encourent ses collaborateurs. 

En outre, Vladimir Poutine figure depuis 2000 sur la liste des "prédateurs de la liberté de la presse" de Reporters Sans Frontières, qui recense le personnalités "incarnant de façon particulièrement drastique les atteintes impitoyables portées à la liberté de la presse par le biais de la censure, d’arrestations arbitraires, de tortures et de meurtres". 

Manifestations et politisation en hausse

Lorsque Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, la population se réjouissait de la croissance économique et de l’amélioration des conditions de vie, acceptant en contrepartie la dimension autocratique du régime. Mais en 2011, un changement s’est produit : après les élections législatives du mois de décembre, entachées de soupçons de fraudes, la Russie a connu une vague de contestation sans précédent. Dans de nombreuses villes, les habitants ont laissé éclater leur colère. Les manifestations ont continué même après la réélection de Poutine en mars 2012. Voyant dans cette opposition "hors système" un danger potentiel, le Kremlin a alourdi les peines en cas d’infractions lors de manifestations.

Les mobilisations rassemblaient des opposants venus de camps divers, unis autour du slogan  "la Russie sans Poutine" mais très éloignés sur le plan idéologique. Encore aujourd'hui, il y a régulièrement des rassemblements : les Russes descendent fréquemment dans les rues pour exprimer leur mécontentement. S’il est confirmé dans ses fonctions pour un quatrième mandat, Poutine pourrait être de plus en plus souvent confronté à la mobilisation des citoyens.  

Sept "candidats nains"

La victoire électorale de Poutine le 18 mars est considérée comme acquise. Selon toute vraisemblance, aucun des sept candidats autorisés à se présenter contre lui n’obtiendra de gros score. Dans ce contexte, le président sortant n’a pas eu besoin de mener une campagne acharnée. Il s’est contenté de son discours sur l’état de la nation le 1er mars pour camper son statut de candidat et faire une démonstration de force. Après avoir exposé son programme de politique sociale et économique, il a montré les muscles et joué la carte du nucléaire. En présentant le nouvel arsenal russe d’armes atomiques, il a voulu délivrer deux messages : d’une part, montrer à son peuple qu’il était le mieux placé pour garantir la sécurité, et d’autre part, menacer les États-Unis.

Parmi ses  "challengers", on trouve des visages connus, comme celui de Grigory Yavlinsky, cofondateur du parti de droite libérale Jabloko, qui en est à sa quatrième candidature. Vladimir Jirinovski, à la tête du Parti libéral-démocrate de Russie  (LDPR) situé à l’extrême-droite de l’échiquier politique, est un véritable vétéran : il se présente pour la sixième fois.

Il existe aussi de nouvelles têtes, comme l’atypique Pavel Groudinine, candidat surprise investi par le  Parti Communiste. Ksenia Sobtchak, seule femme candidate, a clairement mené sa campagne contre Poutine. Elle s’est fait connaître dans une émission de téléréalité, avant de devenir journaliste pour la chaîne de télévision indépendante Doschd. Avec son slogan « Contre tous », une option qui figurait auparavant sur les bulletins de vote en Russie, elle espère convaincre tous ceux qui ne veulent plus de Vladimir Poutine. Il est assez surprenant que Ksenia Sobtchak puisse ouvertement critiquer le président dans les médias sans représailles : d’après plusieurs médias russes d’opposition, elle ne serait en réalité qu’une candidate de façade, soutenue par Kremlin pour donner l’illusion de l’existence d’une opposition.

 

Navalny, figure de l’opposition

Alexeï Navalny, l’homme fort de l’opposition russe, a été exclu de l’élection présidentielle. La raison : une condamnation avec sursis pour malversation, qui est pourtant largement contestée. La Cour Européenne des Droits de l’Homme a jugé qu’il n’avait pas eu le droit à un procès équitable. Ce juriste considéré comme le seul opposant réaliste face à Poutine est très apprécié en Occident, bien que ses discours nationalistes ont fait l'objet de critiques par le passé. Son crédo : la lutte contre la corruption. 

Après avoir été écarté du scrutin, il a appelé au boycott de l’élection. Une décision stratégique, car le seul véritable ennemi de Poutine est le taux de participation, en baisse constante depuis plusieurs années. Aux élections présidentielles de 2012 il s’élevait encore à 65%, mais lors du renouvellement de la Douma en 2016, seul 47,8% de Russes s’étaient rendus aux urnes. Et c’est bien là que le bât blesse. Vladimir Poutine ne doit pas seulement gagner ces élections : il considère plutôt qu’il s’agit d’un vote de confiance, qui doit lui conférer un maximum de pouvoir pour son quatrième mandat.

Pour prouver qu’il est le leader incontesté de la Russie, il veut réunir autour de 70% des suffrages. Il compte aussi sur un taux de participation élevé pour asseoir sa crédibilité.

 

Le 18 mars, une date symbolique

Auparavant, les élections présidentielles avaient toujours lieu le deuxième dimanche de mars, mais l’an dernier, une loi est passée pour la décaler au troisième dimanche du mois. Le choix n’est pas anodin : en 2018, ce troisième dimanche tombe le 18 mars, c’est-à-dire le jour où la Russie célèbre le quatrième anniversaire de "l’annexion" de la Crimée.
Un évènement qui avait prouvé aux Russes la puissance de leur pays et fait grimper en flèche le taux de popularité de Poutine. Le choix de cette date est donc censé motiver les électeurs à se déplacer au bureau de vote. Si l’issue du scrutin semble jouée d’avance, les scores et le taux de participation seront tout de même lourds de sens : ils détermineront la légitimité de Vladimir Poutine pour son quatrième mandat.

 

Dernière màj le 17 mars 2018