"Regarde regarde" le web algérien

Pays : Algérie

Tags : Internet, ChoufChouf, Présidentielle, réseaux sociaux

Engluée dans un système politique à bout de souffle, dominé par Abdelaziz Bouteflika depuis quinze ans, l'Algérie dénonce, s'informe et s'esclaffe sur Internet. Via des communautés Facebook, chaînes Youtube et galeries de photos officielles parodiées, le web est au moins un défouloir, sinon une nouvelle voix de la contestation. Focus sur le site de vidéos "Chouf Chouf" avec son co-fondateur Karim Amellal.

Le média participatif "Chouf Chouf" ("regarde regarde" en arabe), plateforme des perles du net algérien, s'inscrit dans une lignée, mi-politique mi-cynique, et vise à rassembler tous les Algériens autour de la vidéo. Le principe : les internautes soumettent à validation des vidéos marquantes, drôles, choquantes, qui sont alors éditées et agrégées sur le site. Le ton est libre - hormis les interdictions classiques : insultes, incitations à la haine, apologie de l’extrémisme, du racisme, de l’antisémitisme - les commentaires sont modérés en fonction et les informations vérifiées. Karim Amellal, écrivain et universitaire, est le co-fondateur de ce site bilingue français-arabe, qui revendique plus de 400 000 visiteurs uniques par mois et 100 000 fans sur Facebook : "Nous sommes attachés à la défense de certaines valeurs : la liberté, le progrès, la démocratie, l’égalité, et nous voulons essayer, à notre modeste échelle, de les promouvoir. Politiquement, nous nous revendiquons républicains, démocrates et laïcs et il va de soi que, tout en reconnaissant ses mérites passés, cela ne va pas dans le sens du quatrième mandat du président sortant…"

Une pique à peine voilée à l'égard du président Bouteflika, le leader septuagénaire de l'historique Front de libération nationale (FLN) : "Beaucoup de vidéos ont une dimension politique forte, surtout depuis le début de la campagne présidentielle, mais il y a aussi de nombreuses vidéos traitant de sujets culturels, artistiques, humoristiques. Nous recevons aussi beaucoup de témoignages ou de vidéos-témoins qui illustrent un problème, par exemple celui du délabrement des universités ou de l’état catastrophique de certains hôpitaux. Nous essayons d’être en pointe sur les sujets de société, sur la jeunesse, la santé, sur des initiatives artistiques innovantes, indépendantes, que nous voulons relayer." 

La rubrique Actualités est de loin la plus fournie et brasse large, de la popularité réelle de Yasmina Khadra, à la promotion du documentaires "Paroles d'Algérie" (ARTE) en passant par les dernières nouvelles sur le rachat de FagorBrandt par le groupe algérien Cevital.  

Dans ce pays où 70% de la population a moins de 25 ans, les jeunes ont largement investi "les outils pour réaliser rapidement des montages drôles, incisifs, ironiques qui font un carton sur le web via les réseaux sociaux"  selon Kamel Amellal. "La campagne présidentielle a été une source d'inspiration infinie, et en particulier le mouvement d’hostilité au quatrième mandat qui s’est exprimé avec force, ainsi que les pérégrinations souvent chaotiques des représentants de Bouteflika (meetings annulés, émeutes à Bejaia, protestations…). Une autre campagne électorale, où la parole a été plus libre, s’est déployée sur le web." Après le très mauvais clip de campagne de Bouteflika, qui fait sérieusement penser à l'oeuvre berlusconienne Meno male che Silvio c'è, les internautes ont répondu en s'inspirant de la pop belge.

Le clip original "Notre serment pour l'Algérie", où une soixantaine d'artistes du cru chantent les louanges du président :

 

La parodie du clip de Stromae "Boutefoutai" :
 

Grâce à un large réseau de contributeurs armés de leurs smartphones, réactivité et viralité sont les deux mamelles du succès de Chouf Chouf. C'est l'un des premiers sites à avoir publié la vidéo de la phrase de Sellal, le directeur de campagne de Bouteflika qui assure les meetings à sa place, sur le peuple berbère des Chaouis (un jeu de mots qui signifiait en substance "Maudits soient-ils"). Une bourde qui a provoqué un tollé dans l’est du pays et l’a contraint à faire des excuses publiques. "Nous avons aussi reçu les images en temps réel des sit-in du mouvement d'activistes Barakat ("Ca suffit") lorsque la police a procédé aux arrestations. Elles ont été diffusées quelques minutes plus tard." rappelle Karim Amellal.

Chouf Chouf produit aussi ses propres vidéos, essentiellement des interviews avec des artistes et des hommes politiques, comme cette interview de Lofti Double Kanon, fameux rappeur, remonté contre la classe politique du pays. La plateforme fait enfin remonter des vidéos d'archives salutaires, comme cette tribune prémonitoire de Saïd Mekbel, assassiné il y a 20 ans.

On vous laisse avec cette vidéo cadeau de Bouteflika mettant son bulletin dans la poubelle lors de l'élection de son premier mandat, et on dit merci Internet : 
 

 

Sur Facebook :

Envoyés spéciaux algériens 

DZ Wikileaks, à l'origine d'une campagne de "Dislike" contre le clip de propagande pro-Bouteflika.

Sur Youtube : 

La chaîne d'Abdelaziz Bouteflika, nettoyée après une virulente shit-storm (ou "tempête d'étrons virtuelle")

La chaîne de Chouf Chouf 

La chaîne de Lofti Double Kanon, rappeur vénère dont on a annoncé la mort sur internet mais en fait non.

Pour rire un peu : 

Trouve Boutef, un jeu en ligne développé pour railler la quasi-absence du président-candidat durant la campagne, sur le modèle de l'application addictive 2048. 

Un bon vieux forum sur les perles de Sellal, leur Nadine Morano à eux.

Laure Siegel

 

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016