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Réfugiés : que reste-t-il de l'élan de générosité allemand ?

Pays : Allemagne

Tags : Merkel, Réfugiés

Voilà un an que la chancelière allemande, Angela Merkel, a prononcé ces fameux mots : "Wir schaffen das" ("Nous allons y arriver"). A l'époque, elle était la seule parmi les chefs d'Etat européens à se montrer solidaire envers les milliers de réfugiés qui tentaient de rejoindre l'Europe pour fuir le conflit syrien. Depuis, aucun autre dirigeant ne l'a suivie. Et cet élan de générosité a été plutôt mal perçu par une partie de la population et de la classe politique allemandes. En quoi l'Allemagne a-t-elle évolué en un an ? Est-elle parvenue à accueillir et intégrer les 1,1 million de Syriens arrivés chez elle en 2015 ? Quelles en ont été les conséquences sur la société allemande ? Nous avons demandé l'avis de Hélène Miard-Delacroix, germaniste et historienne, professeur à la Sorbonne et spécialiste de l'Allemagne contemporaine.

ARTE Info : Un an après la déclaration d'Angela Merkel, peut-on dire l'Allemagne a réussi son pari ?

Hélène Miard-Delacroix : Quand la chancelière a dit "On va y arriver", il s’agissait de relever un défi face à une situation exceptionnelle, extraordinaire, qui correspondait dans les yeux de la chancelière à une mise à l’épreuve des grands principes de l’Allemagne fédérale. Elle considérait alors qu’il fallait se donner les moyens d’être à la hauteur de la situation. Il faut comprendre cette phrase comme cela. Mais il y avait suffisamment d’imprécisions dans cette phrase très spontanée et suffisamment de flou dans l’objectif à atteindre pour qu’il soit difficile de mesurer si, en effet, "on y est arrivé" ou pas.

Mais quand on regarde les faits, on constate que l’Allemagne n’a pas réussi encore à intégrer de manière satisfaisante la plus grande partie de ces réfugiés et demandeurs d’asile. Elle n’a pas encore réussi à les intégrer sur le marché du travail et elle n’a pas réussi à se donner les moyens d’expulser réellement ceux qui sont déboutés du droit d’asile. Comme d‘autres pays en Europe, elle doit donc tolérer sur son sol des personnes qui ne relèvent pas du droit d’asile.

 

Mais que reste-t-il de cet élan de volontarisme ?

Il y a celui de la chancelière, celui de la population et de celui de la classe politique. Il faut distinguer les trois catégories. Quand la chancelière, en septembre 2015, dit cette phrase -qui, je pense, va rester attachée à sa personne dans l’histoire- elle met en mots le sentiment relativement dominant dans la population depuis le milieu de l’été 2015, d’un élan de générosité. Cet altruisme de la population a été saisi et relayé par la chancelière.

Aujourd'hui le doute est plus grand sur la capacité de l’Allemagne à absorber ce flot de réfugiés.

Hélène Miard-Delacroix - 01/09/2016

Cet élan de générosité s’est depuis beaucoup amenuisé. Globalement, l’opinion publique est beaucoup plus circonspecte face à l’opportunité d’une telle politique de bras ouverts. Le doute est plus grand sur la capacité de l’Allemagne à absorber ce flot de réfugiés. La chancelière, elle, reste sur sa ligne. Elle dit, à chaque fois qu’elle est interrogée, "nous allons y arriver". Pour elle, c’est à la fois une conviction et un appel à ses concitoyens à relever le défi. Du côté de la classe politique, on partage beaucoup moins cet optimiste sur la capacité de l’Allemagne à absorber un tel flux de nouveaux arrivants.

 

D’un point de vue politique, a-t-elle bien fait de prononcer ces mots ?

Je pense qu’en prononçant cette phrase, elle n’a pas pensé en termes de stratégie politique. Je ne pense pas qu’elle se soit dit qu’elle allait ainsi s’imposer, dépasser tous les autres, rester dans l’histoire. Ça ne correspond pas à son mode de pensée. Elle a considéré que les valeurs de son pays, qui sont aussi des valeurs chrétiennes éthiques et politiques, imposaient d’adopter cette politique de bras ouverts.

 

Comment sa politique migratoire a-t-elle évolué ces derniers mois ?

Il y a eu plusieurs temps. Septembre 2015, c’est à la fois le temps de l’urgence face à une catastrophe humanitaire qui se profile, et celui de la générosité qui correspond aux valeurs éthiques de la culture politique allemande. Et puis il y a eu un second temps, qui a été celui du constat de l’ampleur de ce mouvement, de la difficulté réelle et matérielle à y faire face. Pas tant en termes de logement, mais plutôt en termes de capacité à absorber sur le marché du travail une population qui n’était pas formée comme il le faudrait et à intégrer dans la culture allemande des populations très étrangères, au sens de la langue et de la culture.

Et puis il y a eu dans un troisième temps, celui de la prise en considération de l’impact qu’avait eu cette première étape sur l’opinion publique et sur l’évolution du paysage politique en Allemagne. Il y a eu au printemps des élections régionales qui ont montré un potentiel de déstabilisation du paysage politique allemand, ce qui a contribué à justifier une approche beaucoup plus modérée.

 

Est-ce qu’en un an le visage de la société allemande a changé ?

L’arrivée de plus d’un million de réfugiés a ébranlé la population allemande.

Hélène Miard-Delacroix - 01/09/2016

Un million en plus sur quatre-vingt millions de personnes, c’est à la fois beaucoup et peu. C’est beaucoup parce que c’est soudain et qu’il y a une visibilité de ces populations, mais à l’échelle du pays, ce n’est pas tant que ça. Toutefois, on peut dire que l’arrivée de plus d’un million de réfugiés a ébranlé la population allemande, elle a ébranlé un certain nombre d’équilibres et de convictions. Par exemple celle qu’"on va y arriver", que l’Allemagne va continuer à surfer sur une vague de succès et résoudre tous les problèmes sans aucune difficulté. Cela a mis en lumière une forme d’insatisfaction dans la population allemande qui était déjà là. C’est le cas des gens qui se sentent délaissés, pauvres, pas assez payés, qui ont peur pour leur retraite. Cela a libéré une parole d’insatisfaction qu’on n’entendait pas beaucoup auparavant. L’arrivée des réfugiés n’est pas la cause mais plutôt un révélateur que cela ne va pas si bien en Allemagne.

 

Cet afflux migratoire a-t-il également eu pour conséquence une montée de l’extrême-droite, un peu comme en France ?

Il faut distinguer le populisme de droite de l’AfD de l’extrême droite du NPD. L’AfD reste pour le moment un parti populiste de droite, mais il est en constante évolution. L’apparition de l’AfD en Allemagne a fait émerger dans le paysage politique allemand quelque chose qui n’existait pas encore. Il y avait le NPD, c’est-à-dire la droite dure et extrême, mais pas d’offre électorale pour cette population qui, ailleurs en Europe, est attirée par des partis populistes de droite.

L’Allemagne s’est en quelque sorte "normalisée". Il y avait une espèce d’"anomalie" à ce que l’Allemagne n’ait pas, comme la plupart des autres pays en Europe, une organisation politique qui recueille les voix de ces populations sensibles aux thèmes populistes. L’AfD a commencé en 2013, en rassemblant des gens aisés autour d’une agitation en faveur de la sortie de l’euro. La crise des réfugiés a transformé ce parti en un réceptacle de mécontentements et c’est là qu’il est devenu un parti certes anti-européen, mais aussi ouvertement xénophobe et pour la priorité nationale. Ce qu’on retrouve dans le Front national d’aujourd’hui.

 

Retour sur les 12 derniers mois:

 - 2 septembre 2015. Un enfant de trois ans se noie en tentant de traverser la mer Egée pour rejoindre l’Europe. La photo de son corps sans vie sur la place de Bodrum bouleverse le monde entier. Aylan devient le symbole de ces milliers d’enfants qui perdent la vie en fuyant leur pays.

- 4 septembre. L’Allemagne décide d’ouvrir ses frontières aux milliers de réfugiés bloqués sur la route des Balkans.

- 5-6 septembre. L’Allemagne voit arriver plus de vingt mille migrants en l’espace d’un week-end.

- 13 novembre. Au bord de la saturation, l’Allemagne rétablit les contrôles à ses frontières. Angela Merkel veut obtenir de ses partenaires européens une meilleure répartition des réfugiés entre les différents pays.

- 22 septembre. Un accord est trouvé à Bruxelles mais les pays de l’est (Roumanie, Hongrie, Slovaquie, République tchèque) s’y opposent. La répartition se fera très lentement face à la mauvaise volonté des pays concernés.

- 31 décembre. Au cours de la nuit de la Saint-Sylvestre, plus de mille femmes sont agressées par des hommes à Cologne. ​Elles sont victimes de vols à la tire, d'agressions sexuelles et, pour certaines, de viols. La pierre est très vite jetée aux milliers de réfugiés arrivés en Allemagne en 2015, mais l'enquête révèlera finalement que seuls trois suspects arrivés de pays en guerre (Syrie et Irak) étaient impliqués. Les autres sont majoritairement des migrants économiques algériens et marocains, ainsi que quelques Allemands. Mais le mal est fait et cette vague d'agressions reste, pour beaucoup, associée aux réfugiés.

- 13 mars 2016. Le parti populiste de droite AfD (Alternative für Deutschland) obtient un score historique lors des élections régionales dans le Bad-Wurtemberg, en Rhénanie-Palatinat et en Saxe-Anhalt.

- Des milliers de personnes continuent à franchir la Méditerranée dans un flot ininterrompu et mortifère. Le 18 mars, l’Union européenne et la Turquie se mettent d’accord sur un plan de renvoi vers les côtes turques de tous les migrants en transit en Grèce.

- Le flot se tarit en mer Egée mais se déplace vers les côtes libyennes, où les naufrages reprennent.

- 29 août. 6 500 migrants sont sauvés en mer Méditerranée par les garde-côtes italiens et européens, un record.

Dernière màj le 4 septembre 2016