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Ranong, symbole de l’exode birman

Pays : Birmanie

Tags : Ranong, Birmanie

Ville frontalière tout au sud de la Thaïlande, Ranong n'est séparée de la Birmanie que par la rivière Kra Buri. Ce port dévoué à l'industrie de la pêche dans la mer d'Andaman a vu vivre, travailler et mourir des centaines de milliers de migrants depuis plus de vingt ans. Malgré les histoires sordides et la lutte pour la survie, les Birmans n'ont pas encore l'intention de rentrer au pays.

En 2011, la Birmanie a opté sous la pression internationale pour la démocratie, mais une démocratie disciplinée et contrôlée. Il y a plus de débats, plus de médias, plus d'hôtels sympas mais pour la grande majorité de la population, l'avenir ne se joue pas dans son propre pays. Depuis des décennies, les Birmans fuient vers la Thaïlande voisine, grand frère dont le  libéralisme sauvage offre plus d'opportunités. L'exode est particulièrement massif depuis que la junte militaire a réprimé dans le sang les manifestations d'étudiants au mois d'août 1988. Les Birmans fuient la misère et les raids des militaires, dans le cas des minorités ethniques et des opposants politiques qui voient toute leur famille condamnée pour leur engagement. Aujourd'hui malgré une ouverture politique et économique surmédiatisée, le quotidien du petit peuple qui vit, mange et dort au ras du sol n'a pas beaucoup évolué. Avec un chômage des jeunes endémique et un taux de natalité plus élevé qu'en Thaïlande, toute une partie de la jeunesse birmane déshéritée finit invariablement dans une des provinces frontalières, avide de main-d’œuvre docile et bon marché, après une rencontre au marché avec une maquerelle ou un courtier illégal. Les migrants représentent environ un dixième des travailleurs en Thaïlande et sont employés principalement dans des activités manuelles, emplois que les Thaïs peuvent désormais éviter grâce à l'explosion du secteur tertiaire.

Comme Phang Nga ou Three Pagodas Pass, Ranong est une de ces villes-frontières par excellence, en plein essor grâce au retentissant passage à l'économie de marché de son voisin mais qui n'arrive pas à se défaire de ses oripeaux de ghetto. C'est une ville thaïe sans grande particularité, avec son marché bruyant, son temple chinois flamboyant, sa rue piétonne où se produisent les stars locales le dimanche soir, un parc national à proximité et ses '7-Eleven' ouverts en continu. La province est la moins peuplée de Thaïlande, avec 180 000 habitants, la plus pluvieuse, avec huit mois de mousson par an, et une des plus touchées par le paludisme. Pour les étrangers, c'est une ville de transit. Il viennent y passer une nuit dans un hôtel bon marché aux ventilateurs défraîchis aux allures d'ancien bordel, juste avant l'avion vers Bangkok ou le speedboat qui débarque son flot de touristes sur les plages paradisiaques du golfe de Thaïlande. Les entrepreneurs sont de plus en plus nombreux à venir y faire des affaires juteuses. Depuis que la Birmanie est devenue un pays réceptif à Coca-Cola suite à la levée des sanctions américaines, Ranong a profité de la vague de développement et il est désormais possible d'y manger un cheese burger en surfant sur Twitter dans la vapeur d'un reggae bar.

Mais la vraie raison d'être de Ranong se trouve à cinq kilomètres vers l'ouest en songthaew, ces pick-up transformés en bus collectif, au bout de la route Chaloem Phrakiat. Pas de ligne de démarcation mais le sentiment d'avoir changé de pays. Ici on pourrait être en Birmanie, au bout du monde. La route devient défoncée, les hommes portent le traditionnel longyi autour de la taille, les femmes et les enfants ont les joues parsemées de thanaka, cette poudre jaune qui leur sert à se protéger du soleil et à se démarquer des Thaïs, le marché se tient à même le sol sur un terrain vague et toutes les inscriptions sont en birman. Bienvenue à Saphan Pla, le district du port, l'univers des migrants birmans, qui raclent le fond du marché du travail local, à la recherche d'un sort un peu meilleur qu'au pays des pagodes d'or. Ils représentent près de la moitié de la population de la bourgade de 25 000 habitants et vivent presque exclusivement dans ce quartier périphérique, royaume de l'industrie de la pêche, de l'impunité policière et symbole de l'exode sans fin des Birmans. Ils échouent ici par le bouche-à-oreille et l'entremise d'un passeur avec l'espoir de revenir au pays dans quelques années avec assez d'économies, pour s'offrir un bout de terre et couler des jours plus tranquilles.

 

Tout migrant devra d'abord débourser autour de 20 000 bath (600 $) pour payer son passeur, puis acheter une "carte colorée", permis de résidence temporaire sans vraie valeur, puis un permis de travail, l'entraînant dans une servitude de dettes souvent inextricable.

Laure Siegel

Esclaves de la mer

A l'embarcadère, le flux de barques entre les deux rives de l'estuaire est incessant, certains migrants rentrant en Birmanie tous les soirs. Il suffit de franchir le contrôle de l'immigration, puis de monter sur un petit bateau et en quelques minutes, passer de Ranong à sa cité jumelle en face, Kawthaung en Birmanie, et inversement. Ceux qui ne détiennent pas le précieux passeport violet que le chauffeur du bateau rassemble dans sa poche pendant la traversée choisissent le chemin de la jungle, au nord de l'estuaire de la rivière Kra Buri. Sur les 1 800 km de frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, les points de passage ne manquent pas, mais les risques de trafic et de faillite non plus. Tout migrant devra d'abord débourser autour de 20 000 bath (600 $) pour payer son passeur, puis acheter une "carte colorée", permis de résidence temporaire sans vraie valeur, puis un permis de travail, l'entraînant dans une servitude de dettes souvent inextricable.

Direction le port, en essayant d'éviter les gamins qui se balancent des crottes de chien enveloppées dans le journal du jour. Il est 16h, les charbonniers, respectivement entre trois et trente ans, sont noirs de suie et squattent l'entrée du quai. Ils fument des cigarettes en attendant le départ du camion qui emporte les sacs de charbon à la sortie de la ville. Ceux qui ont assez de poil au menton attrapent le véhicule en marche, se tenant debout au cul du camion, laissant le plus jeune d'entre eux apeuré, un peu paumé dans sa flaque. Même si l'école publique est théoriquement gratuite et ouverte à tous en Thaïlande, la plupart des enfants de migrants ne sont pas scolarisés, pour des raisons économiques et idéologiques. Quand ils ont 5-6 ans, si tout va bien, les parents les renvoient chez leurs proches en Birmanie pour qu'ils fréquentent l'école là-bas, au pays. Quitte à ingurgiter du discours nationaliste, autant que ça soit le leur.

Au bout du quai, le long des maisons de béton gris où les familles doivent faire salle de bains commune, Back in Black, le tube de AC/DC résonne dans un hangar vide plongé dans l'ombre. Une dizaine de pêcheurs torses nus se relaxent, accoudés à un des bateaux amarrés qui vient de revenir de mer. Ils discutent, fument eux aussi en attendant la paie et se douchent à même la pompe à eau. Ils travaillent sur ces bateaux entre dix jours et six mois d'affilée pour 100 à 200 baths (3 à 6 $) de salaire par jour soit 3000 à 6000 par mois. Le salaire varie selon le nombre et la qualité des prises, et le bon vouloir du chef des pêcheurs, un Birman désigné par le propriétaire thaï du bateau. Dans le cas des migrants, le salaire journalier officiel en vigueur en Thaïlande de 300 baths (9 $) n'est pratiquement jamais respecté par les thaokae, les employeurs thaïs dont ils dépendent tous, ni le jour de congé hebdomadaire, ni la journée de huit heures de travail, mais ce sera toujours mieux à leurs yeux que les 20 $ mensuels espérés par le vendeur sur un marché en Birmanie. Quand ils ont la chance d'être payés.

Un rapport de l'Organisation internationale des migrations puis une enquête du Guardian ont mis à jour le scandale des esclaves de la mer, un système organisé où ces migrants sans droits sont retenus otages sur des bateaux de pêche parfois pendant des années, travaillant de 18 à 20h par jour, non payés, non soignés, témoins et victimes de meurtres réguliers. Cette révélation met en cause un grand nombre de géants de l'industrie agro-alimentaire en Europe et aux Etats-Unis, principaux acheteurs des crevettes fournies par l'exportateur thaï CP Foods, comme Walmart, Tesco, Carrefour ou encore Aldi. Dans son rapport annuel sur la traite des êtres humains (2014), le Département d'Etat américain a relégué la Thaïlande au plus bas niveau de son classement du rang 2 au rang 3, à la même enseigne que l’Érythrée, la Corée du nord et l'Arabie Saoudite.

 

Avant les Rohingyas, le trafic humain battait déjà son plein dans la région : en 2008, cinquante-cinq migrants illégaux sont morts étouffés dans un camion qui les transportait le long de la frontière, de Song Island en Birmanie, destination Phuket, à 300 km au nord le long du golfe de Thaïlande.

Laure Siegel

Trafic humain 

L'autre scandale touchant Ranong a éclaté quand il s'est avéré que certains propriétaires de bateaux thaïs avaient aménagé les cuves des bateaux de pêche en outils de trafic humain. Une transformation d'activité pragmatique, qui exploite à souhait le drame des Rohingyas, pourchassés et massacrés dans la forêt de l'état de Rakhine par l'armée birmane car musulmans et apatrides. Ils sont transportés sur ces bateaux qui peuvent contenir plus d'un millier de personnes sur plus de 1 200 km pendant un voyage de deux semaines,  par le golfe du Bengale, puis débarquent à Ranong ou à d'autres ports de la côte. Ici, ils attendent un autre bateau vers la Malaisie, pays à majorité musulmane, s'ils en ont encore les moyens et sont en vie. Mais la plupart d'entre eux sont arrêtés par l'immigration thaïe, qui les enferme dans des cages puis les renvoie sur des bateaux vers la Birmanie, relate le New York Times. Dans le pire des cas, ils sont retenus prisonniers dans les forêts du sud par des trafiquants puis vendus comme esclaves sur les cargos de pêche, comme un retour à la case départ. Un système qui a mis un moment à être dénoncé, car pour cette industrie déjà sulfureuse, des hommes ou des crevettes, c'est du pareil au même, surtout quand ça rapporte beaucoup plus. L'an dernier, Reuters a évoqué un business de gros bateaux qui s'arrêtaient tout le long de la côte birmane pour prendre des passagers et a estimé que les opérateurs empochaient entre 150 et 300 $ par personne transportée, dont une part significative mourait en mer. Critiquée pour sa gestion désastreuse de la situation, ayant conduit à la mort de plusieurs Rohingyas en détention et sous pression de la population excédée, la police de Ranong a décidé d'entraîner les villageois à dénoncer toute embarcation de migrants de cette minorité qui voudrait accoster. Les bateaux sont désormais repoussés en mer, après avoir été fourni en vivres et carburant pour continuer leur voyage vers un autre pays.

Avant les Rohingyas, le trafic humain battait déjà son plein dans la région : en 2008, cinquante-cinq migrants illégaux sont morts étouffés dans un camion qui les transportait le long de la frontière, de Song Island en Birmanie, destination Phuket, à 300 km au nord le long du golfe de Thaïlande. Ils ont payé entre 6000 et 10 000 baths pour le voyage, après être arrivés à Ranong à bord d'un bateau de pêche. Parqués debout dans un container de réfrigération pour fruits de mer, ils sont morts car le système d'aération est tombé en panne au bout de trente minutes. Le chauffeur du camion n'a pas daigné s'arrêter à temps, paniqué par les nombreux check-points et la gravité de la situation. Après une heure et demie, près de la moitié des passagers étaient déjà décédée et le chauffeur a abandonné le camion sur une petite route le long de la mer d'Andaman. Même dans ce cas qui a attiré l'attention internationale, la police de Ranong a refusé de traiter cet incident comme un cas de violation des droits de l'homme et s'est contentée d'envoyer directement à la cour les 67 survivants pour entrée illégale sur le territoire. Six trafiquants ont été condamnés pour avoir fourni un abri aux migrants, ainsi que les personnes directement impliquées dans la tragédie, mais les "gros bonnets" qui ont commandité l'opération n'ont pas été inquiétés, dénonce Human Rights Watch dans un rapport. Un livre raconte cette histoire.

 

Avant les Rohingyas, le trafic humain battait déjà son plein dans la région : en 2008, cinquante-cinq migrants illégaux sont morts étouffés dans un camion qui les transportait le long de la frontière, de Song Island en Birmanie, destination Phuket, à 300 km au nord le long du golfe de Thaïlande.

Laure Siegel

Spirale de la dette

A Ranong, les migrants jonglent selon les saisons et les opportunités d'activités, pour la plupart classées dans la catégorie 3D : dirty, dangerous, demanding (sale, dangereux, exigeant). Les travaux forestiers, la pêche au crabe, la construction, les usines de traitement de fruits de mer, le marché aux poissons public, la collecte des déchets, le charbon, les plantations de caoutchouc, de tabac, de noix de cajou ou d'orchidées, la fierté de la ville, et puis la prostitution. Quand les garçons passent un accord avec un courtier dans leur village, qui leur fait miroiter un travail dans la construction ou à l'usine, ils prennent le risque d'être vendus comme esclaves sur les bateaux. Pour les filles, à qui les intermédiaires promettent un travail dans un restaurant de nouilles ou au marché, c'est parfois la prostitution forcée qui les attend. Elles sont alors parquées dans des maisons, dans des rues reculées de la ville, et travaillent dans des bordels pour Thaïs ou pour Birmans. 300 baths pour un short, une durée limitée d'une heure à une heure et demi, 1000 pour la nuit. Les filles reçoivent la moitié. Elles peuvent gagner trois fois plus en moyenne qu'une femme qui trime au marché ou deux fois plus qu'un homme qui part en mer mais certaines ne sont pas payées pendant des mois, jusqu'à qu'elles aient remboursées leur intermédiaire. Leur dette s'allonge lorsqu'elles sont arrêtées par la police et doivent emprunter jusqu'à 10 000 baths. En plus du fardeau psychologique, leur santé physique est durablement altérée par la présence du virus du sida, de l'hépatite et par les injections contraceptives qu'elles reçoivent à l'hôpital public.

Pour ce petit peuple au visage maculé de sueur et de suie, les conditions de travail sont hors de tout radar législatif et humanitaire. Pendant que les pêcheurs sur les bateaux sont exposés à toutes sortes de dangers, la corde qui coupe les membres, les naufrages, les collisions, l'exposition au sulfure d'hydrogène toxique, les travailleurs des usines et des chantiers tombent des échafaudages ou se coupent les mains avec les machines. Pas de soins, pas de compensation financière, d'autant plus s'ils ne sont pas enregistrés.

La Thaïlande est le troisième plus gros exportateur de fruits de mer au monde et dans les usines de conservation, où les migrants représentent 90% des effectifs, le système est cruel. Pour entrer à la Siamchai International Food Co, la plus grosse entreprise de Ranong, ou à Andaman Sea Food, il faut payer une sorte de droit d'entrée pour postuler puis payer son équipement. Si le migrant est déjà engagé dans une spirale de dette à rembourser à son passeur puis à l'entremetteur qui lui a fourni un permis de travail temporaire, il est alors contraint de faire un nouvel emprunt, à des taux usuriers allant de 10 à 20%. A la Sifco, ils travaillent de 8h à 21h, sont fliqués jusqu'à la porte des toilettes mais s'ils ne sont plus en règle, ils ne seront pas arrêtés ici grâce à l'accord passé entre l'entreprise et la police et ils sont transportés gratuitement de leur travail à leur quartier de résidence. Un détail important, surtout lors du jour de paie lorsque qu'ils doivent rentrer chez eux vers le port, dans l'obscurité complète, avec leur salaire mensuel en poche. Ils sont alors vulnérables plus que jamais aux tentatives d'agression de la part d'à peu près n'importe qui ayant un peu plus de pouvoir qu'eux, c'est-à-dire tout le monde.

 

Impunité policière

Il sortait du magasin. Deux officiers de police sur une mobylette l'ont arrêté et ont demandé à voir son permis de travail. Mais il ne parlait pas thaï donc il n'a pas répondu... Les deux officiers ont commencé à le battre, à lui envoyer des coups dans la poitrine jusqu'à qu'il meure sur la chaussée.

Su Su

Parce qu'après toutes ces épreuves, il faut vivre au jour le jour dans ce pays où les salaires mais aussi les biens de première nécessité sont plus élevés et où la police locale, payée au lance-pierre, a une réputation à tenir et elle aussi une famille à nourrir. Tous les prétextes d'extorsion sont bons : pas de papiers en règle, ce qui est la norme au vu du flou de la législation sur les migrants, non-respect du couvre-feu - imposé par certaines provinces de Thaïlande aux migrants, à partir de 20h ou 22h selon les endroits – , prostitution – officiellement prohibée en Thaïlande, où les travailleurs du sexe migrants sont encore plus vulnérables au trafic -, rassemblement de plus de cinq personnes dans la rue – banni pour tout le monde depuis l'instauration de la loi martiale en mai 2014 -, utilisation d'un téléphone portable ou d'une mobylette - interdits par certains décrets provinciaux pour contrôler leurs mouvements et leurs capacités d'organisation collective. Normalement abolis, ces décrets sont toujours appliqués régulièrement par la police locale. Selon le "délit", l'humeur et le grade de l'officier, le migrant en sera quitte après avoir versé entre 2 000 et 10 000 baths, forcément emprunté à sa famille ou son employeur, s'être pris trois claques ou avoir vu sa femme se faire violer dans les cas extrêmes. Il n'est pas rare que des migrants perdent l'équivalent de plusieurs mois de salaire en quelques minutes de traquenard par la police, les militaires ou un gang de nak lenk, de jeunes voyous thaïs désœuvrés. Sauf cas exceptionnel et particulièrement horrible où des ONG locales ont été prévenues et sont intervenues, personne ne rend de comptes et ces pratiques sont juste des milliers de billets qui changent de main sous la menace.

Début 2007, Su Su se trouvait dans sa maison à Ranong lorsqu'elle a été témoin du meurtre d'un jeune Birman de 16-17 ans originaire de Rangoon. Il était venu travailler au port pendant les vacances scolaires pour pouvoir payer son année de scolarité à venir. "Il sortait du magasin. Deux officiers de police sur une mobylette l'ont arrêté et ont demandé à voir son permis de travail. Mais il ne parlait pas thaï donc il n'a pas répondu... Les deux officiers ont commencé à le battre, à lui envoyer des coups dans la poitrine jusqu'à qu'il meure sur la chaussée. Beaucoup de Birmans ont assisté à la scène mais personne n'est intervenu car tout le monde a peur de la police, poursuit Su Su et personne n'a informé le poste de police. Quand les deux officiers ont vu que le garçon était mort, ils sont repartis sur leur mobylette. Le lendemain matin, les secours sont venus pour emmener le corps, mais aucun officier de police ne les accompagnait. J'aurais vraiment voulu aider mais j'ai trop peur de la police".  

Le témoignage de Su Su est tiré du dernier rapport d'Human Rights Watch (From the Tiger to the Crocodile) sur les conditions de vie des travailleurs migrants dans cinq provinces, dont Ranong. Une plongée dans l'horreur, qui recense de façon exhaustive ce genre de crimes effarants, avec l'impunité pour liant. Phil Robertson, sous-directeur du département Asie, en est l'auteur : "Depuis la publication de ce rapport en 2010, peu de choses ont changé sur le terrain. Nous observons toujours le même problème d'intimidation et de violence de la part de la police. Les autorités thaïlandaises n'ont mis en œuvre ni même pris en considération aucune de nos recommandations à la fin du rapport pour améliorer la situation." regrette-t-il. Même si ce consultant spécialiste de l'Asie du sud-est reconnaît que le dialogue est à présent ouvert : "Les deux pays se parlent officiellement maintenant et les choses bougent petit à petit dans les hautes sphères. Deux officiels de l'ambassade birmane à Bangkok sont désormais autorisés à recevoir des plaintes de leurs concitoyens pour violation des droits de l'homme. Le gouvernement birman est aussi autorisé à se rendre en Thaïlande pour mener lui-même le processus de vérification de nationalité des migrants birmans. Cela leur permet d'avoir un permis de travail officiel à terme et de meilleures conditions de vie. Mais le processus est encore trop complexe et plus d'un million de travailleurs dans le pays ne sont toujours pas enregistrés

 

Vivre décemment

Les ONG locales tentent de pallier le manque de communication et d'information sur le terrain, mais dans des villes tumultueuses comme Ranong, les migrants ne sont pas tous au courant de l'évolution de leurs droits et des possibilités de recours. Et les pratiques des autorités locales sont un problème lancinant que dénonce inlassablement Phil Robertson (HRW) : "Toutes ces initiatives ne changent rien à la façon dont les officiels et employeurs thaïs agissent contre les travailleurs migrants. Ils ont le pouvoir d'agir de cette façon donc ils agissent de cette façon, c'est aussi simple que cela. Et tant que le secteur de la police ne sera pas réformé, cela ne changera pas."

Alors pourquoi, malgré cette litanie cauchemardesque, dangerosité du voyage, endettement inévitable, bureaucratie opaque, conditions de travail drastiques, droits restreints, hostilité des locaux et corruption de la police, pourquoi des milliers de Birmans continuent de franchir les eaux brunâtres du Kra Buri à leurs risques et périls ? "Même si le régime des militaires a été aboli, cela n'a pas eu beaucoup d'incidence pour les petites gens au niveau économique. Et ça ne s'arrange pas : nous travaillons en ce moment sur un rapport dans l'est de la Birmanie, beaucoup de gens sont en train de perdre leurs terres, qui sont vendues arbitrairement à des investisseurs privés. Des flots continus de migrants birmans continuent d'arriver en Thaïlande, et je pense qu'il faudra encore au moins dix bonnes années de développement économique pour qu'ils puissent gagner assez d'argent et vivre décemment en Birmanie." avance Phil Robertson (HRW). Sur l'échelle de la tragédie humaine, c'est tout ce qui compte, vivre décemment.

L'heure est au soleil rougeoyant et aux vols de corbeaux au-dessus des filets de pêche. Retour vers le centre-ville, entre la fumée des bateaux et les dépôts de bois le long de la route. Et ce panneau devant lequel les femmes roulent à vélo, le visage masqué par un foulard, qui laisse interdit : "Stop Human Trafficking". La trace d'une campagne officielle en anglais, thaï et birman, juste à l'entrée du marché sauvage qui vend tout pour une bouchée de pain, du jus de fruits frais aux balais-brosses, en passant par les T-shirts "Bitch – Better have my money". Malgré les avertissements placardés en 4 par 3 au milieu du bagne, Ranong n'est pas prête de se séparer de la moitié de sa population.

Dernière màj le 13 octobre 2017