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Qu’est-ce qu’on boit, quand est-ce qu’on mange ? #3

Pays : France

Tags : Cannes 2014, Cinéma

La chronique ethylo-gastro entérite des films cannois, par Benoît Douvres.


Arriver à l’heure à la projection de 8h30 nécessite une fois de plus de sauter le breakfast. Et commence à donner à cette chronique une tournure légèrement masochiste, un côté supplice de Tantale qui peut s’avérer plus efficace que maintes méthodes diététiques. Car "The Homesman", non content de nous prendre à jeun, nous cueille également à froid. Après deux plans de seuil réminiscents de "La prisonnière du désert", où Tommy Lee Jones enfonce des portes ouvertes pour nous faire comprendre que son film sera d’obédience fordienne, l’acteur-cinéaste sévèrement buriné sort très vite les casseroles où frit du poulet en "full plongée", empruntant subrepticement un gimmick cher à Wes Anderson – ce qui, dès l’entame, donne une drôle de tambouille référentielle. Hilary Swank alors tente de séduire un cowboy avec une tarte aux pêches en conserve, avant que celui-ci ne réplique en dégainant du fromage de chèvre de ses poches. Ce qui, en 1854, a un goût d’inquiétante étrangeté. Ca ne durera pas et l’habituel régime western, fayots au lard et cruchon de whisky, reprend vite ses droits. Chevauchant cahin-cahan, "The Homesman" réserve à l’orée du dernier tiers de son récit un surprenant escamotage d’héroïne qui me fait prendre TLJ en grippe. Jusqu’à ce que, à l’issue de la projo, les forces vives de cette rédaction parviennent à convaincre le béotien que je suis de son fourvoiement. D’où cette sincère empathie avec le cochon embroché de la fin – celui qui s’en dédit.

 


Je m’étais promis de rattraper "Sommeil d’hiver", j’ai tenu parole. Ca relève quasi de la tautologie, mais chez Ceylan, si long à infuser, on tourne essentiellement au thé, et autres "saveurs du soir". Sauge ou tilleul, entre autres questions existentielles. L’apparition d’une liqueur de café agit presque comme un accroc narratif dans le bon déroulement bergmano- tchékhovien du film. Et il faut attendre pas loin de trois heures avant qu’un bon samaritain anatolien ose enfin sortir, après les marrons chauds, une bouteille de raide. Evidemment, vu le manque d’entrainement des protagonistes, ça roule sous la table au bout de trois verres. La belle et grande forme classique chère à Ceylan subit alors quelques bienvenus accès bilieux agrémentés de citations shakespeariennes, avant de se déverser sur le tapis. Peau de renard, et bientôt peau de lapin, avec le civet comme artisan d’une amère réconciliation.

 


En mode fast food, on évoquera les "papas fritas Madame" (avec un œuf à cheval, donc) assaisonnés à la mort aux rats dans le second sketch de "Relatos salvajes" - qui nous incitera à la méfiance si d’aventure on doit mettre les pieds dans un boui-boui argentin. Le meilleur pour la faim revient à "Run", de l’ivoirien Philippe Lacôte, qui abrite celle qu’on érige désormais comme notre sainte-patronne, "Gladys la mangeuse". Gladys, vénérée outre-mangeuse, véritable performeuse, qui lors de spectacles itinérants ingurgite poulets entiers et riz par pleines poignées. Gladys, dont l’estomac démesuré est à lui seul capable de tenir les conflits à distance !

 


Bon, brisons-là, il suffirait désormais d’un after-eight pour convoquer le souvenir de Mr. Creosote dans "the Meaning of life" des Monty Python. A mi-parcours, la pilule devrait être moins difficile à avaler. Prochaine station : "Qu’est-ce qu’on gobe ?"

Dernière màj le 8 décembre 2016