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Quelles menaces dans le monde ?

Pays : Monde

Tags : armes chimiques, menace, terrorisme

Le monde n’en a pas fini avec les armes chimiques, considérées parfois à tort comme des fantômes du passé. Avec des conséquences tragiques pour les sols et les mers du globe, le fardeau écologique pour les populations actuelles est immense. Mais la plus grande menace vient peut-être des progrès de la science et des velléités des organisations terroristes. 

Les chapitres :

- Un environnement marqué pour des générations

- Que faire des déchets de guerre ?

- Les organisations terroristes

Un environnement marqué pour des générations

Dr Paul Walker est l’éminent directeur du programme sécurité environnementale et développement durable à l’organisation écologique Green Cross International. Pour ce grand défenseur de la non-prolifération des armes de destruction massive, la course à l’arme chimique est un véritable héritage empoisonné.

 

Paul Walker : l'héritage empoisonné des armes chimiques
Les mers et océans

D’après un des rapports du Dr Paul Walker (“Assessing the Dangers and Removal of Sea-Dumped Munitions and other Hazardous Debris”), 300 000 tonnes d’agents chimiques et biologiques ont été jetés dans les océans entre 1946 et 1965. Ces munitions sont en passe d’être sécurisées, mais ne seront probablement jamais repêchées.

 

@illeurs sur le web :

1. The James Monterey Institute a publié une carte sur les armes chimiques jetés dans la mer, qui donne une idée de l’ampleur du problème. 

2. The Middlebury Institute of International Studies at Monterey a publié une vidéo.

3. "Armes chimiques sous la mer", un documentaire ARTE (2014), à voir ou à revoir en VOD

Les sols

Certaines régions du monde, comme la zone rouge autour de Verdun pendant la Première guerre mondiale (832 km2), ont été totalement contaminées par l’usage d’armes chimiques. Mais les emplacements précis de largage sont classés secret-défense en France, officiellement pour dissuader les collectionneurs de partir à leur recherche.

L’association écologiste Robin des bois a alors entrepris de dresser un inventaire des déchets de guerre dans le sol français, principalement dans le nord-est, lourd héritage des trois guerres qui ont fait rage sur ces territoires. Entre 2008 et 2011, ils ont recensé 566 munitions découvertes. Voici un extrait de leur enquête :

Dans le nord et l’est de la France, un milliard d’obus de tous calibres équivalant à 15 millions de tonnes de métaux ont été tirés entre 1914 et 1918. Un quart de ces obus n’ont pas explosé et 6% contenaient des gaz de combat.

L'association Robin des bois

"Le Nord-Pas-de-Calais, la Lorraine, la Champagne-Ardenne, l’Ile-de-France, la Picardie, l’Alsace et la Franche-Comté sont des terroirs de guerre superposées. Dans le nord et l’est de la France, un milliard d’obus de tous calibres équivalant à 15 millions de tonnes de métaux ont été tirés entre 1914 et 1918. Un quart de ces obus n’ont pas explosé et 6% contenaient des gaz de combat. Pendant la Seconde Guerre mondiale, 1 700 communes françaises ont été bombardées. 14% des bombes anglaises et 16% des bombes allemandes n’ont pas explosé et ont pénétré pour la majorité d’entre elles jusqu’à 4 mètres de profondeur, pour 20% jusqu’à 6 mètres, pour 10% jusqu’à 7 mètres et 1% au-delà de 9 mètres de profondeur. Les sols, les sous-sols, les eaux souterraines, les cours d’eau, les lacs, les canaux, sont des réservoirs de risques et de polluants militaires.

Dans les sept régions du nord et de l’est de la France, 25 millions de personnes vivent et travaillent sur un sol truffé de munitions non explosées ou cachées et morphologiquement déformé par les cratères, les boyaux, les sapes, les tranchées, les trous de bombe, les cratères, les entonnoirs de mines. Les sucreries récoltent chaque année au bout des trieuses à betteraves des centaines d’engins de guerre, douilles, grenades, obus."

L’intégralité de leur travail est disponible ici.

 

 

Que faire des déchets de guerre ?

Le projet Secoia : La France a pris beaucoup de retard dans la destruction des armes chimiques (antérieures à 1946) trouvées sur son territoire. Jusqu’en 1994, elle les faisait exploser en mer, dans la baie de la Somme. Mais depuis la signature de la Convention en 1997, le procédé de démantèlement se doit d’être propre. Après des années de tergiversations, le projet Secoia (Site d'élimination des chargements d'objets identifiés anciens) devrait ouvrir en 2016 pour neutraliser ces 267 tonnes de munitions datant de la Première guerre mondiale, représentant 18 000 engins. Pour l’instant, tous les obus trouvés en France, environ 20 à 25 tonnes tous les ans, sont stockés depuis 2001 dans le camp militaire de Suippes, dans la Marne. Un dépôt sécurisé s’y trouve, initialement construit pour l’industrie nucléaire et aujourd’hui démilitarisé.

Au rythme de 42 tonnes éliminées chaque année par Secoia, il faudra dix à douze ans pour éliminer notre stock d'armes chimiques en France. 

Pierre-Yves Channaux,
Responsable du Centre de coordination sur les chargements chimiques, France

Depuis septembre 2012, le Centre de coordination sur les chargements chimiques (C4) accueille une unité mobile de démantèlement (UMD) qui permet de les neutraliser sur place et d’entamer le travail, mais à un rythme relativement lent. En 2013, l'UMD a seulement neutralisé 117 munitions. L’an prochain, le projet Secoia devrait enfin voir le jour au camp de Mailly, à 70 km du lieu de stockage de Suippes. Ce qui implique le transport de ces munitions, à raison de 135 trajets par an par quatre camions blindés. "Au rythme de 42 tonnes éliminées chaque année par Secoia, il faudra dix à douze ans pour éliminer notre stock, compte tenu du flux de découverte annuelle", calcule Pierre-Yves Channaux, responsable du C4, dans un article du journal l’Union.  

Les autorités assurent que tout se fera dans les conditions maximales de sécurité et sûreté, mais les habitants de la région surveillent de près ces convois. Jean-Raymond Egon, le maire de Suippes, évoque l’affaire de Vimy lors d’un entretien avec la réalisatrice Fabienne Lips-Dumas. En 2001, 55 tonnes d’armes chimiques stockées en plein air ont été transportées d’urgence vers Suippes, car en état de détérioration avancé, et 12 500 personnes des environs de Suippes ont été déplacées pendant quelques jours : "Vimy a déclenché l'angoisse suite au déplacement des obus chimiques. Parce qu'on voyait des obus chimiques arriver chez nous. On a fait une telle publicité dessus, on a quand même arrêté des routes, on a bloqué des autoroutes, pour faire passer le convoi. Tout le monde s'est demandé ce qui nous arrivait. Alors que maintenant les obus chimiques arrivent régulièrement à Suippes, il n'y a plus de routes de bloquées, il n'y a plus de convoi particulier. C'est à mon avis beaucoup plus rassurant. On aurait dû en parler avant, informer la population. Moi à partir du moment que je sais, que pour moi et la population, que ces armes sont sécurisées et stockées correctement, on ne court aucun risque."

Malgré cette confiance affichée, le choix de déplacer les munitions vers leur lieu de destruction ne fait pas l’unanimité. Aux Etats-Unis, des incidents de ce genre ont eu lieu : en 2005 par exemple, le déraillement d’un train de fret près d’une petite ville de Caroline du nord provoque la fuite de 60 tonnes de chlorine, la mort de neuf personnes et des blessures à 250 autres.

 

@illeurs sur le web :

1. Plus généralement, selon les données de l’agence de protection environnementale, quelques 12 000 usines chimiques aux Etats-Unis mettent en danger plus d’un million de personnes qui habitent dans l’entourage immédiat de ces usines. Mother Jones : Map: Is There a Risky Chemical Plant Near You?  Face à cette révélation, une association civile a vu le jour pour alerter l’opinion publique et interpeller les politiques. 

2. A lire également, l’interview de Daniel Froment dans Le Nouvel Observateur, cet ingénieur militaire qui a été au cœur de la politique française d’essais chimiques, des négociations internationales lors des crises et qui explique d’où vient l’acronyme Secoia...

 

 

Les organisations terroristes

Andrew Weber a été secrétaire d’Etat à la Défense américain attaché aux programmes nucléaires, chimiques et biologiques de 2009 à 2014. Très au fait des enjeux géopolitiques liés aux armes de destruction massive, il évoque les risques que les organisations terroristes font peser sur la sécurité internationale. 

Andrew Weber : les dangers des armes chimiques

Le mandat de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques souffre de lacunes régulièrement pointées du doigt. Une des principales préoccupations des spécialistes est qu’il ne couvre que les activités des Etats officiels, et non les potentiels méfaits des organisations non-étatiques, telles que les sectes ou les groupes terroristes. La guerre qui fait rage en Ukraine et la brutale émergence de l'ISIS, conflits hors de tout radar législatif ou sécuritaire, ont mis à jour ces problématiques. Fin janvier, les services de renseignements américains ont annoncé la mort de "Abou Malik", un expert en armes chimiques de l’organisation terroriste ISIS, dans un raid de la coalition en Irak. Après avoir travaillé dans l'usine Al-Muthanna de Saddam Hussein, il a rejoint Al-Qaïda en 2005, puis Daech, et a été tué avant de pouvoir mettre ses compétences technologiques au service du terrorisme. Néanmoins l'ISIS a été suspecté d'utiliser de la chlorine contre l'armée irakienne, ainsi que contre les Kurdes, qui ont déjà tenté d'alerter la communauté internationale dès l'automne dernier.

Les agences de renseignement du monde entier savent que ces personnes cherchent à se munir de l’arme chimique depuis des années. Les risques sont multiples : qu’ils parviennent à mettre au point de larges quantités de produits toxiques, mais aussi qu’ils mettent la main sur des lieux où sont stockés d’anciens armements chimiques. Par exemple, les contenus des deux bunkers 13 et 41 situés à Al Muthanna, reliquats du programme chimique de Saddam Hussein, sont encore intacts, leur démantèlement accusant un grand retard à cause des troubles dans la région ; il est par ailleurs impossible pour les autorités irakiennes de fournir un descriptif détaillé du contenu de ces bunkers puisque d’importants documents officiels se trouvent sous scellés jusqu’en 2038 ou 2068 dans les archives des Nations unies à New York. 

L’arme chimique est une arme de choix pour ce genre de groupuscule car elle tue rapidement, de façon indistincte, provoque une panique ainsi qu’une large couverture médiatique. En 1988, le président du Parlement iranien Hashemi Rafsanjani, décrit les armes chimiques et biologiques comme "l’arme atomique du pauvre".

Ce n’est évidemment pas à la portée de n’importe quel groupuscule d’orchestrer une attaque d’ampleur, mais concernant les armes chimiques, les spécialistes estiment qu’une petite équipe de chimistes expérimentés, avec à disposition quelques milliers à quelques millions de dollars peuvent mettre au point des quantités décentes de gaz, simples à fabriquer et à manipuler. Par exemple, la secte Aum, responsable de la double attaque au Japon dans les années 1990 avait réussi avec 30 millions de dollars à se fournir en matériel grâce à des sociétés-écrans, à construire des laboratoires bien équipés, et à produire plusieurs centaines de tonnes de 40 produits chimiques différents. Une estimation suggère que tout ce matériel utilisé à pleine puissance aurait pu aboutir à 50 tonnes d’armes chimiques et tuer 4,2 millions de personnes. 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016