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Quand l'honnêteté devient "trop brutale"

Pays : Corée du Nord

Tags : Corée du sud, journalisme, dictature

La République populaire démocratique de Corée est une dictature socialiste appauvrie et hautement militarisée. La Corée du Sud, elle, s’est rapidement développée en une démocratie encore jeune, qui fait aujourd’hui partie des principales économies de la planète. Le documentaire Corée : l’impossible réunification ? franchit la frontière hermétique entre les deux Corée pour mettre à jour leurs structures sociales et leurs convictions politiques. Le réalisateur Pierre-Olivier François s’est immergé dans les deux sociétés pour leurs perspectives divergentes. ARTE Info l'a interviewé à propos de ce projet périlleux.

 

 

 

ARTE Info : La Corée du Nord est un pays très fermé pour les journalistes. Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Pierre-Olivier François : Les tournages se font toujours sous le contrôle des autorités nord-coréennes, ce qui signifie que l’équipe de tournage est en permanence accompagnée d'agents de sécurité et d’interprètes. Il est donc difficile d’entrer spontanément en contact avec la population. Il est également quasiment impossible d’approcher une personne sans l’aide des Nord-Coréens, car il existe un réseau de téléphonie mobile distinct pour les diplomates étrangers et les journalistes. Les restrictions sont donc très palpables. Il reste néanmoins possible de faire un travail journalistique en Corée du Nord. Cela demande juste une grande force de persuasion et beaucoup de persévérance.

Il reste possible de faire un travail journalistique en Corée du Nord. Cela demande [...] beaucoup de persévérance

Pierre-Olivier François

Le manque d’informations rend la recherche d’interlocuteurs potentiels difficile : les personnes bénéficiant d’une position élevée au sein de la hiérarchie politique et d’une expérience des médias étrangers sont rares. Là aussi, la sélection doit être approuvée par les autorités, ce qui n’est pas simple. Pour les entretiens eux-mêmes, qui ont généralement duré une heure, nous étions dépendants des  -excellents- interprètes qu’on nous avait attribués. J’ai toutefois été positivement surpris par la qualité des réponses : il ne s’agissait pas de textes préparés à l’avance et appris par cœur, même si les interrogés étaient bien entendu favorables au régime. Nous avons pu vérifier ultérieurement la qualité des traductions ainsi que la véracité des faits historiques -un avantage dans le monde rapide de l’information.

 

Quelles ont été les réactions après la présentation du documentaire dans les deux pays ?

La culpabilisation et le rôle de victime endossé des deux côtés constituent une part importante des identités

Pierre-Olivier François

Les deux pays ont refusé de diffuser le documentaire. Ils ont justifié cette décision en arguant que le film est "honnête, mais trop brutal". Les décideurs n’ont apparemment pas pu accepter le fait qu’un non-Coréen unisse leurs vues opposées de manière aussi brute et neutre dans un seul et même film. Les fronts entre les deux sociétés se sont durcis, tout est sujet à l’émotion. La culpabilisation et le rôle de victime endossé des deux côtés constituent une part importante des identités. Or celles-ci ont été ébranlées par la confrontation directe aux perspectives de l’autre, qui les a remises en question.

J’ai surtout été déçu par la position un peu offensive de la Corée de Sud face au documentaire. La pluralité et l’intégration de toutes les opinions dans le discours public sont l’un des principes de la démocratie. Mais ce film ne convient pas à la politique actuelle du pays. C’est dommage ! Les retours des Coréens vivant à l’étranger ou concernés ont toutefois été positifs et leur revendication était claire : il serait bon pour notre pays de montrer ce documentaire et d’en débattre.

 

Existe-t-il un désir de réunification au sein des deux populations ? Quelles sont les chances d’un possible rapprochement entre les deux États, selon vous ?

Plus les Sud-Coréens sont jeunes, plus ils sont hostiles à une éventuelle réunification

Pierre-Olivier François

En Corée du Nord, le désir de réunification est enseigné comme l’un des éléments fondateurs de l’identité dès la crèche. Dans les faits au moins, la population est à 100 % favorable à un avenir commun, même si personne ne sait vraiment à quoi il ressemblerait. Alors qu’au Sud, cette question est un véritable conflit de générations : plus les Sud-Coréens sont jeunes, plus ils sont hostiles à une éventuelle réunification. La distance avec le voisin du Nord et la crainte d’une réunification onéreuse, à l’image de celle de l’Allemagne, sont grandes.

Depuis 2008, les relations entre les deux pays se dégradent constamment. Les discussions diplomatiques s’épuisent. Tout rapprochement semble actuellement utopique. Les États-Unis, protecteur militaire de la Corée du Sud et principal protagoniste des négociations sur le désarmement de la Corée du Nord, rejettent tout nouveau contact tant que cette dernière n’aura pas renoncé à l’arme atomique. Parallèlement, la Corée du Nord se définit comme une puissance atomique mondiale et son gouvernement continue de voir dans les exigences américaines le désir de provoquer un changement de régime. Dans les deux États, les partisans de la ligne dure sont donc aux commandes. L'avenir nous dira où mènent ces rhétoriques belliqueuses.

Dernière màj le 25 juillet 2016