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Quand le pouvoir serre la bride aux médias

Pays : Algérie

Tags : Média, Présidentielle, presse

A l’approche de l’élection présidentielle en Algérie, les médias sont bridés, voire muselés. Menaces physiques sur des journalistes, fermeture injustifiée de chaînes de télévision ou financement coupé de quotidiens : les exemples ne manquent pas. Pourtant, le paysage médiatique algérien est très riche, revêt plusieurs visages et affiche un pluralisme incontestable. Reste à savoir si celui-ci est en trompe-l’œil ou non, et si une presse d’opposition crédible peut exister en Algérie.

Peu d’espoir de trouver au sein de la centaine de quotidiens algériens, un seul qui soit véritablement indépendant. Selon un rapport des Nations unies publié en juin 2012, moins de six journaux le sont réellement. Le 14 avril, Amnesty International a dénoncé de graves atteintes à la liberté d'expression dans un pays qui figure au 121e rang sur 180 dans le classement mondial de la liberté de la presse. Un constat alarmant.

 

La pression financière et physique

Ce muselage prend corps dans l’intimidation financière et physique. Dans son rapport, Amnesty donne pour exemple l'agression de l'épouse d'un journaliste ayant couvert des manifestations de l'opposition, attaquée par trois individus qui lui ont demandé sous la menace des armes que son époux cesse de critiquer les autorités.

 

Plus récemment, le quotidien "Algérie news" a été privé par l'Agence nationale d'édition et de publicité (Anep) de la publicité des administrations et des entreprises publiques. Une façon de tuer le quotidien en le privant de ses financements. 

 

La plupart des quotidiens vivent de la publicité qu’autorise l’Anep. Celle-ci devient un véritable levier pour le gouvernement, un "instrument de chantage pour les nombreux journaux qui sont critiques" (Hocine Lamriben, journaliste au quotidien "El Watan"). Quant à la publicité privée, elle provient le plus souvent d'entreprises proches des cercles politiques du pays, selon Reporter sans frontières.

 

L’emprise étatique sur le paysage audiovisuel

Selon Karim Amellal, co-fondateur du média participatif "Chouf-Chouf" : "du côté des télévisions, le paysage est dominé par la chaine nationale, l’ENTV, que les Algériens surnomment encore ‘L’Unique’ et qui est une survivance du parti unique. La ligne de l’ENTV est résolument pro-régime." 

 

La presse est globalement assez libre en Algérie, à condition de ne pas franchir certaines lignes rouges comme la corruption ou les services de renseignement.

Karim Amellal - 15/04/2014

 


Pourtant, on pourrait rétorquer à Karim Amellal qu’il existe pléthore de chaines privées en Algérie et que celles-ci ont dépassé les 64% d’audience durant la période de Ramadan 2013. Mais ici la quantité fait mirage : ces "chaines privées sont soumises à un agrément de l’Etat pour pouvoir émettre" et même si quelques-unes se permettent l’indépendance et la critique, elles sont exposées et "peuvent être la cible des foudres du régime lorsqu’elles vont trop loin, ou bien pour régler des comptes avec ceux qui possèdent ces chaines". Al Atlas TV, par exemple, a été forcée de suspendre ses activités et interdite d'antenne le 12 mars, après une perquisition. Le matériel a été saisi, le studio scellé. Cette perquisition a eu lieu juste après que la chaîne a couvert les manifestations de la société civile, notamment celles du mouvement Barakat, montrant les méthodes répressives des autorités. Raison officielle invoquée : Al Atlas n'a pas eu l'autorisation de diffuser

 

La presse écrite : un paysage riche et manichéen

Mais au-delà de ces "entorses ou restrictions à la liberté de la presse qui sont hélas réelles et régulièrement dénoncées par des ONG comme Reporters sans Frontières", le paysage médiatique est de "plus en plus riche" selon Karim Amellal. Laissons-lui la parole pour décrire les différentes strates de la presse écrite :  

 

La presse en Algérie reflète la complexité et la fragmentation du champ politique algérien.

 Karim Amellal - 15/04/2014


"Sur le plan de la presse écrite, il existe à côté de la presse dite d’Etat, dont le titre le plus connu et emblématique demeure ‘El Moudjahid’, d’innombrables quotidiens privés, à la fois nationaux et régionaux, arabophones ou francophones, qui ont des lignes éditoriales soit pro-gouvernementales , soit d’opposition. Les deux titres de la presse quotidienne francophone les plus connus sont sans doute ‘El Watan’, qui fait figure de quotidien de référence, et défend une ligne sans concession à l’égard du régime, ou ‘du pouvoir’, comme l’on dit en Algérie, et ‘Liberté’, qui abrite le célèbre caricaturiste Dilem. On pourrait ajouter ‘Le Quotidien d’Oran’, un excellent journal où officiel l’un des plus talentueux chroniqueurs en Algérie, Kamel Daoud, et qui est lui aussi réputé pour son indépendance. 

 

Le fait est, malgré tout, que la presse algérienne est beaucoup plus libre que la presse marocaine, et que cet acquis demeure fragile, mais réel.

Source AFP - 16/04/2014

 

La presse arabophone, plus puissante grâce à un tirage bien supérieur, est également divisée entre les pro-pouvoirs et les anti-pouvoirs, pour faire simple. El Khabar est ainsi réputé plus neutre et professionnel qu’Ennahar qui est assez proche des organes de pouvoir. 

 

Enfin, depuis quelques années émerge une presse en ligne, des 'pure players', comme TSA, Algerie-Focus, Algerie 360 et, bien sûr, chouf-chouf, centré sur la vidéo, qui montent en puissance dans le champ médiatique et se révèlent eux aussi sans concession à l’égard du régime algérien." 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016