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Quand la Bulgarie muselle ses journalistes

Pays : Bulgarie

Tags : Bulgarie, Liberté de la presse, Corruption

En moins d’un an, trois journalistes ont été assassinés au sein de l’Union européenne. Le 6 octobre 2018, le meurtre de Victoria Marinova, journaliste d’investigation bulgare, a suscité une vague de condamnations internationales. Rien ne permet, pour l’heure, d’affirmer que le mobile du crime soit lié à l’activité professionnelle de la victime. Mais une chose est sûre : en Bulgarie – pays régulièrement épinglé pour sa corruption endémique et l'inefficacité de son système judiciaire – il ne fait pas bon être journaliste. 

La Bulgarie dégringole d’année en année dans le classement mondial de la liberté de la presse. Elle occupe désormais la 111ème place sur 180. Elle se trouve loin derrière tous les pays de l’Union européenne et des Balkans, mais avant la Russie (148ème) et de la Turquie (157ème). En 2006, le pays pointait pourtant au 35eme rang, à égalité avec la France. Comment expliquer cette chute vertigineuse ? La réponse est sans appel : une poignée d’hommes d’affaires et de politiques ont la mainmise sur les médias et entretiennent collusion et corruption.

Bulgariens abgeschaffter Journalismus
Quand la Bulgarie muselle ses journalistes En Bulgarie, les oligarques ont la mainmise sur le paysage médiatique. Ils musellent les journalistes. Quand la Bulgarie muselle ses journalistes

 

Les journalistes dans le viseur des puissants

L’un d’eux, Delyan Peevski, incarne cette tendance. Il est l’actuel patron du New Bulgarian Media Group qui contrôle près de 80 % du réseau de distribution des médias du pays. Sa nomination à la tête des renseignements bulgares en 2013, avait poussé plus de 10 000 personnes à descendre dans les rues pour réclamer plus de justice et de transparence. Dès le lendemain, Delyan Peevski remettait sa démission.
Aujourd’hui, Peevski se consacre pleinement à son groupe de presse, muselant les médias indépendants qui se sont donnés pour mission de dénoncer la corruption. La satire non plus n’est pas à son goût. En 2017, une équipe de dessinateurs, parmi les plus renommés de la presse nationale, a tenté de publier un nouveau journal satirique, le Pras-Press. 10 000 exemplaires avaient été publiés sans toutefois pouvoir être distribués. Et pour cause : le seul distributeur national de journaux est contrôlé par Delyan Peevski, qui est aussi l'une des cibles favorites des caricaturistes.

Le harcèlement et les pressions contre les journalistes qui ne sont pas dans la ligne de la politique du gouvernement sont devenus une réalité quotidienne

Source : International Research and Exchanges Board

Et Peevski n’est pas un cas isolé. Pour Reporters sans frontières, « la corruption et la collusion entre médias, politiques et oligarques sont extrêmement courantes ». Un constat largement partagé par l'ONG américaine International Research and Exchanges Board (IREX), qui assure qu’en Bulgarie, « le harcèlement et les pressions contre les journalistes et les propriétaires de médias qui ne sont pas dans la ligne de la politique du gouvernement sont devenus une réalité quotidienne ».

 

Le journalisme d’investigation en voie d'extinction

Pour le professeur de philosophie à l‘Université Saint-Clément-d'Ohrid de Sofia, Todor Todorov, tant que le Premier ministre Bojko Borissov est au pouvoir, « le pluralisme des médias est à peine envisageable ». Les médias qui soutiennent le gouvernement, quant à eux, « sont utilisés par des oligarques locaux pour exercer leur influence, ruiner la réputation d'opposants et manipuler l'opinion ». Ces médias assujettis aux intérêts particuliers ont été baptisés par les Bulgares « presse batte de base-ball », en référence aux pratiques d'intimidation des mafieux locaux.
La journaliste Victoria Marinova venait de lancer son magazine d’investigation « Detector » peu de temps avant d’être assassinée le 6 octobre 2018. Pour sa première - et dernière - émission, elle avait reçu deux journalistes d’investigation : le Bulgare Dimitar Stoyanov, du site d’information Bivol, et le Roumain Attila Biro, du site d'enquête et d'investigation Rise Project. L’interview portait sur leur détention à Sofia alors qu’ils enquêtaient sur un détournement de fonds européens impliquant des oligarques et des hommes politiques bulgares.
Bien qu’identifiés comme journalistes, les deux reporters avaient été arrêtés, placés en détention et finalement remis en liberté après intervention du consul roumain. Une manifestation avait alors été organisée devant le palais de justice de Sofia pour protester contre cette détention illégale. La police bulgare, quant à elle, a nié avoir agi de façon contraire à la loi.


« Il est normal de censurer les journalistes »

Autre exemple : en 2016, le site d’information bulgare Bivol se voyait décerner le prix de la fondation Radostina Konstantinova, consacrée au journalisme d’investigation. Le reportage primé portait sur la contrebande de cigarettes et sur les infractions fiscales à grande échelle perpétrées par Bulgartabak, le principal acteur du marché du tabac. Sur le banc des accusés : le Premier ministre, la First Investment Bank (FIB), troisième banque du pays, et l’oligarque Delyan Peevski. 
Lorsque le conseil d’administration de la fondation Radostina Konstantinova a pris connaissance du lauréat, il lui a tout bonnement retiré le trophée, arguant que l’identité des deux auteurs du reportage n’apparaissait pas sur le site d’information. Les noms des journalistes y figuraient pourtant ostensiblement. 

92%

des journalistes bulgares interrogés dans une récente enquête, déclarent que l'ingérence dans leur travail est fréquente.

Source : Association des journalistes européens

La journaliste indépendante Julia Vladimirova sait ce que risquent ceux qui se montrent trop critiques. Elle a participé pendant quelques années à l’émission Déconstruction, diffusée sur la Radio nationale bulgare (BNR) et supprimée peu de temps après son lancement. Cette émission avait pour objectif d’éclairer l’actualité politique, d’en proposer une analyse. Le simple fait que l’émission donne à entendre différents points de vue avait suffi à en signer l’arrêt de mort. « En Bulgarie, il est tout à fait normal de censurer les journalistes, déplore Julia Vladimirova. La corruption ne cesse de s’étendre et les journalistes, de fait, se voient réduits au silence ».

 

Dernière màj le 18 octobre 2018