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Protection de l’Enfance, la loi du silence

Pays : France

Tags : Protection de l’enfance, Alexandra Riguet

C'est un documentaire qui a ouvert un débat sur un univers très opaque : "Enfants en souffrance, la honte" diffusé sur France 5 le 16 septembre, est complété par un livre publié aux éditions Fayard le 29 septembre sur l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), chargée de protéger les enfants en danger. Négligences multiples, maltraitance psychiques et physiques, détournements d’argent public, contrôles insuffisants des foyers d’hébergement ou des familles d’accueil, c’est le constat qu’ont fait Alexandra Riguet et Alexandra Legrand, les auteures du documentaire. Alexandra Riguet nous raconte ce qui l’a particulièrement choquée durant ces deux années d’enquête et ce qu’il faudrait réformer.

"Le suicide de Fabrice, c’est le déclic". En 2011 à Dunkerque, Fabrice Hrycak un éducateur de l’AAE (Association d’action éducative et sociale) qui gérait l’un des foyers de l’Aide Sociale à l’Enfance met fin à ses jours pour dénoncer ce qui se passe dans son foyer. Son équipe, en sous-effectifs, devait gérer une vingtaine d’adolescents perdus, déscolarisés dans un foyer dégradé pour lequel la direction ne cessait de réduire les coûts. Alexandra Riguet qui voulait depuis longtemps réaliser un documentaire sur ce monde opaque décide alors avec sa co-réalisatrice Alexandra Legrand de démarrer son enquête. "Le suicide de Fabrice, c’était d’une certaine manière une parole libérée. C’est ce que j’ai constaté, par la suite, tout au long du tournage, les témoignages commencent à affluer car il existe une lassitude, un désarroi profonds"

 

Déni de l’administration

Le documentaire et le livre révèlent, entre autres, des cas de maltraitance physiques dans des foyers ou des familles d’accueil, des différences injustifiables de coûts de prise en charge d’un enfant d’un établissement à l’autre, 60 000 euros de détournements de fonds de gérants d’un foyer en une seule année, un gardien de nuit d’un foyer qui a pu violer en toute impunité des jeunes adolescents avant d’être condamné et ce alors que le directeur du foyer avait été alerté au moins deux ans avant la première plainte. 

 

"Ce qui m’a finalement le plus choquée ce ne sont pas les histoires dramatiques mais le fait que les responsables des conseils généraux qui gèrent le système, se cantonnent la plupart du temps au déni. Ils ne semblent pas en tirer des leçons et ne se demandent pas que pourrait-on faire pour que cela ne se reproduise plus. C’est cela qui m’inquiète le plus. Un représentant d’un conseil général m’a ainsi confié, à la suite d’un cas d’abus dans un foyer : que voulez-vous que l’on fasse ? On ne peut pas jouer l’œil de Moscou dans tous les foyers".  

 

Contrôles insuffisants

Un système d’autant plus opaque qu’il n’est pas centralisé. Les départements mettent en œuvre la politique, le budget de l’Aide Sociale à l’Enfance et ont sous leur responsabilité les enfants placés par les juges. "Il y a 101 départements et pratiquement 101 façons de fonctionner". Sur le terrain, ce sont pour la plupart des associations, sous le contrôle en principe des départements, qui gèrent les foyers d’hébergement et familles d’accueil. Mais comme l’a révélé un rapport de la Cour des Comptes en 2009, les structures de l’ASE ne sont contrôlées qu’une fois tous les 26 ans. Ce sont pourtant en tout près de 275 000 enfants qui sont placés sous la protection de l’ASE en foyer, en famille d’accueil ou bénéficient de suivi chez leurs parents biologiques.

 
"Il faudrait bien-sûr renforcer les contrôles et mettre en place un organisme de contrôle national et indépendant. Je sais par exemple qu’il y a très peu voire pas du tout de contrôle dans les familles d’accueil et notamment pas de visites à l’improviste dans certains départements. En ce qui concerne la gestion des foyers, c’est l’opacité totale. Et les responsables d’associations qui gèrent les foyers peuvent nommer leur propre prestataire d’évaluation. Vous voyez jusqu’où va l’hypocrisie du système !"

 

Un problème de moyens ? 

"Avec un budget de 8 milliards, je pense que l’ASE peut totalement remplir ses fonctions. Le manque de moyens : c’est un faux problème. D’abord parce qu’il y a un immense gaspillage. Le système repose sur des associations qui fonctionnent souvent en roue libre. Comment expliquer de tels écarts de coûts dans la prise en charge des jeunes, de 99 à 305 euros la journée selon les institutions ? C’est insensé !"

 

Des pistes pour réformer le système

"Vérifier les comptes, c’est le nerf de la guerre. Mieux former les éducateurs et les travailleurs sociaux. Certains sont plus fragiles que les enfants qu’ils sont sensés encadrés ! Pour certains enfants, il faudrait faciliter l’adoption. La petite Cindy que l’on voit dans mon film, par exemple est placée en foyer depuis qu’elle est bébé. Elle a vécu dix ans dans une famille d’accueil dans laquelle elle n’a pas pu rester. Et désormais elle est à nouveau hébergée en foyer. Elle n’a plus aucun lien avec ses parents biologiques et pourtant elle ne peut être adoptée. C’est insupportable car elle-même dit qu’elle aurait préféré être adoptée ! Il faut finalement tout remettre à plat. La protection de l’enfance c’est l’un des angles morts de notre société. Ces enfants de l’ASE, que l’on appelait avant les enfants de la DDASS, sont finalement considérés comme de la mauvaise graine dont on ne veut pas s’occuper. Ce sont les oubliés de la société. Ces foyers d’hébergement se fondent souvent dans le paysage urbain, ils ne sont pas à l’écart de nos villes, il s’agit de maisons de quartier, de petits immeubles et pourtant les enfants qui y vivent sont tenus à l’écart, on ne les connaît pas, on ne les voit pas.

Dernière màj le 8 décembre 2016