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Poutine se place au centre de l'échiquier syrien

Pays : Russie

Tags : Etat Islamique, Poutine, Assad, Syrie

Vingt-huit avions de combats russes ont été déployés en Syrie le 21 septembre, en réponse au bombardement la veille de l'ambassade russe à Damas, qualifié "d'acte terroriste" par Moscou. Le même jour et sans attendre le soutien de la coalition internationale contre le groupe l’Etat islamique, la Russie renforce ses alliances militaires. A commencer par Israël : une rencontre entre Benyamin Netanyahu et Vladimir Poutine a abouti à la création d’un groupe coordonnant les forces armées des deux pays.

Que cherche Vladimir Poutine en intensifiant son rôle dans le conflit syrien ? La lutte contre le terrorisme n'est pas la seule motivation de la Russie, qui cherche à préserver son dernier point d'appui militaire en Méditerranée et à soutenir le régime syrien, son dernier allié dans la région. ARTE Info a interrogé Günter Meyer, directeur du centre de recherches sur le monde arabe de l'université de Mayence, qui démêle les enjeux du bourbier syrien pour la Russie.

Première cible de Poutine, l’Etat islamique : vraiment ?

Vladimir Poutine veut soutenir "le gouvernement syrien dans sa lutte contre l'agression terroriste, [en lui offrant] une aide militaire technique". Les motivations de Vladimir Poutine semblent simples au premier abord : éradiquer le groupe Etat islamique et la "menace terroriste" qui en découle dans le Nord-Caucase. En septembre 2014, la chaîne d'information saoudienne Al-Arabiya avait mis en ligne une vidéo du groupe Etat islamique destinée à Vladimir Poutine : "Nous libérerons la Tchétchénie et tout le Caucase, si Dieu le veut. Ton trône est menacé et il tombera quand nous viendrons chez toi."

Pourtant, la Syrie a bien d’autres attraits pour Vladimir Poutine. Les voici :

- Le seul point d’appui militaire russe en Méditerranée se situe en Syrie avec la base de Tartous et, depuis peu, avec l’aéroport de Lattaquié. Les renforts militaires dans la région vont permettre à la Russie de consolider sa position géostratégique. Celle-ci a en effet été mise à mal par la stratégie américaine de ces dernières années qui était, selon Günter Meyer, la suivante : "Renverser les pays du Levant hostiles aux Etats-Unis et alliés à la Russie. Depuis 2006, les Etats-Unis ont cherché par tous les moyens à déstabiliser le régime de Bachar al-Assad, comme en témoigne ce câble de Wikileaks rendu public."

- La Russie cherche à soutenir à tout prix son dernier allié dans la région. Dans un discours prononcé en juillet, Bachar al-Assad a admis que son "armée est fatiguée" et qu'elle "manque de ressources humaines". Selon un rapport publié en décembre 2014 par "The Institute for the study of war", les forces de l'armée syrienne sont passées de 325 000 hommes en 2011 à 150 000 hommes au début de l'année 2015. Pour le ministre syrien des Affaires étrangères Walid Mouallem, "la participation de la Russie dans le combat contre l'Etat islamique et le Front al-Nosra est encore plus importante que la fourniture d'armes à la Syrie".

- Pour Günter Meyer, la motivation principale de la Russie n’est pas la "lutte contre le terrorisme, mais la lutte pour des intérêts divers. Le Qatar et l’Arabie Saoudite soutiennent les sunnites, alors que la Russie et l’Iran soutiennent les alaouites. Il y a deux niveaux dans ce conflit. D’une part, des pouvoirs régionaux qui s’affrontent avec, à l’arrière-plan, des conflits religieux. Et d’autre part, la vieille rivalité entre les Etats-Unis et la Russie qui refait surface".

Vers une sortie du conflit, avec ou sans Assad ?

La rivalité russo-américaine tient en un point de discorde : la coalition des pays occidentaux soutient actuellement le combat des rebelles modérés, alors que la Russie soutient le régime de Bachar al-Assad, qui lui-même pilonne l’opposition. Une intensification de la présence russe en Syrie reviendrait à un retour vers une guerre froide où les deux pays s’affronteraient par procuration.

De plus, au milieu des affrontements déjà intenses entre l’armée syrienne régulière, les rebelles modérés et le groupe Etat islamique, l’implication de la Russie ne risque pas de simplifier la situation. En d’autres termes : la situation pourra être devenir encore plus complexe et la partie d’échecs en cours, insoluble. "La bataille va être bien plus longue qu’elle ne l’aurait été sans les Russes", a déclaré Abu Yousef al-Mouhajer, un combattant rebelle dans la région de Lattaquié, là où l’armée russe a déployé un aérodrome.

Les deux pays doivent donc trouver un terrain d’entente dans les négociations. Ce n’est pas pour rien qu’elles se sont une nouvelle fois ouvertes, justement "pour parvenir à des accords militaires bilatéraux avec la Russie et éviter de se tirer mutuellement des balles dans le pied", selon Günter Meyer. 

Une coalition internationale avec la Russie et Bachar al-Assad est possible

Pour Günter Meyer, une solution politique du conflit syrien sans Bachar al-Assad est tout bonnement impossible, "parce que si son clan perd le contrôle, c’est tout le système politique syrien dans son ensemble qui va être détruit. Il y aura un vide de pouvoir. Vide qui va être rempli par les forces militaires les plus aguerries et déjà en place : l’Etat islamique et le Front al-Nosra [l’émanation d’al-Qaïda en Syrie]" .

Pour le chercheur allemand, ile ne fait aucun doute que les Etats-Unis sont conscients de ce problème ; l'administration américaine se dit ainsi prête à négocier avec la Russie. L’autre raison est la crise des réfugiés, qui "menace l’unité de l’Union européenne. Une crise qui ne peut être résolue que par un cessez-le-feu. La semaine dernière, l'ambassadeur des Etats-Unis à l'Onu martelait encore dans une interview à CNN : 'En aucun cas, une solution au conflit ne peut être trouvée avec Assad.' Aujourd’hui, la situation a complétement changé. Et tout ce qui a été exigé en 2012 est maintenant possible [lors des négociations de Genève]. On aurait pu s’épargner tout ce qui s’est passé entre temps." Effectivement, Bachar al-Assad est redevenu "fréquentable" et des pays comme la France ont "réajusté" leurs positions pour se concentrer sur la lutte contre l’Etat islamique. L’Autriche soutient ouvertement le combat du président syrien et souhaite qu’il fasse partie de la lutte contre le groupe Etat islamique.

Les moyens déployés par la Russie en Syrie
Plusieurs articles affirment depuis peu que des troupes russes sont présentes sur le sol syrien. Pour les Etats-Unis, c’est même une évidence. Mais pour Günter Meyer, rien ne peut confirmer cette assertion et, dans une interview donnée à la télévision iranienne le 16 septembre, il va plus loin en qualifiant cette affirmation de pure propagande russe - une façon pour la Russie de montrer qu'elle est à nouveau sur le devant de la scène du conflit syrien. Si l’on s’en tient aux photos circulant sur le réseau social VKontakte - équivalent cyrillique de Facebook, populaire en Russie - montrant des soldats de Poutine sur les terres d’Assad, rien ne permet effectivement de les situer sur le territoire syrien. 
Pour la présence de troupes au sol, rien n’est ainsi certain. Mais le déploiement d’armement russe sur le sol syrien reste indiscutable et est clairement revendiqué par la Russie. Depuis 1971, la Russie dispose d’une base navale à Tartous, classifiée officiellement comme "un point d’appui matériel et technique". Selon le Pentagone, les Russes auraient déjà déployé sur place quatre hélicoptères militaires, sept chars et une dizaine de véhicules blindés de transport de troupes sur l’aéroport de Lattaquié. Ajoutons à cela les vingt-huit avions déployés le 21 septembre. En témoigne cette vue satellite de l’aéroport de Lattaquié, publié sur le site de Foreign Policy et repris par Slate : 

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016