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Attentats : pourquoi l'Espagne, pourquoi Barcelone ?

Pays : Espagne

Tags : terrorisme, prévention, Daech, Myriam Benraad, Nacima Baron

L'attaque terroriste des Ramblas à Barcelone est la plus grave perpetrée sur le sol espagnol depuis les attentats de Madrid en 2004. Pourquoi les djihadistes ont-ils ciblé l’Espagne et en particulier Barcelone ? Réponses avec les analyses de la presse internationale, d'une spécialiste de la géopolitique espagnole et d'une spécialiste du Moyen-Orient et des mouvances djihadistes.

 

Vendredi 18 août, Myriam Benraad, spécialiste du Moyen-Orient et des mouvances djihadistes, était l'invitée d'ARTE Journal.

Barcelona: Terror-Expertin Myriam Benraad im Gespräch
Attentats en Espagne : entretien avec l'experte Myriam Benraad Myriam Benraad, spécialiste du Moyen-Orient et des mouvances djihadistes, revient sur les attentats de jeudi. Attentats en Espagne : entretien avec l'experte Myriam Benraad

 

Les explications de la presse au lendemain des attaques :

Quelle stratégie anti-terroriste pour l’Espagne ?

ARTE Reportage du 7 Janvier 2017 : au cours de ces dernières années, le gouvernement espagnol a mis au point un modèle pour détecter les cellules terroristes dans le pays.

Pour le journal catalan El Mundo, le terrorisme n’a jamais été chassé d’Espagne, même si le pays ne joue qu’un petit rôle dans cette "guerre civilisationnelle". Le journal précise qu’un nombre croissant de djihadistes considèrent l'Espagne comme une "terre perdue qu'il est nécessaire de reprendre". Ainsi, l'ensemble de la péninsule ibérique a été incluse sur la carte officielle de l'Etat islamique. La présence d’islamistes dans le pays a récemment augmenté et les forces de sécurité espagnoles ont donc été formées à lutter contre des djihadistes : cent vingt opérations de police contre des adeptes islamistes ont été menées au cours des cinq dernières années.

 

La Catalogne, "fief des salafistes espagnols"

La Catalogne était une cible privilégiée par les terroristes, selon El Mundo. 40% des djihadistes arrêtés en Espagne ont été arrêtés dans la région et presque tous ont vécu à Barcelone. Selon le quotidien espagnol, la police a difficilement accès aux quartiers à forte majorité musulmane de la métropole, car les djihadistes peuvent "y être comme des poissons dans l'eau". Dans ces zones, des musulmans pourraient rapidement se radicaliser au contact d’islamistes. La situation est comparable au quartier belge de Molenbeek.

Le quotidien suisse Neue Zürcher Zeitung (NZZ) souligne également que la moitié des associations salafistes d'Espagne sont installées en Catalogne.

 

L’attaque était "probable"

L’historien français Michaël Prazan, auteur de Histoire du terrorisme, a expliqué jeudi à BFMTV que l’Espagne n’a pas été prise pour cible par hasard. Des "savants" d’organisations terroristes comme Al-Qaïda et l’Etat islamique n’ont pas oublié qu'il y a un millénaire, l’Espagne faisait partie du califat des Omeyyades. L’Espagne est par ailleurs engagée dans la coalition anti-Daech formée il y a trois ans et elle a envoyé des formateurs auprès de l’armée irakienne, "une raison de plus de frapper le pays pour les terroristes".

Le Time Magazine note néanmoins que le nombre d’espagnols qui ont rejoint les rangs de Daech en Syrie est bien inférieur au nombre de Français ayant fait le même choix. Le journal rappelle également les attaques de trains madrilènes de 2004, dans lesquelles 191 personnes ont perdu la vie, et qui serait "une réponse à l’implication de l’Espagne dans la seconde guerre du Golfe". Depuis lors, des islamistes ont intensifié leur propagande anti-espagnole au cours de ces deux dernières années, particulièrement dans l’ouest du pays.

Le journal conservateur argentin La Nacion estime que l’engagement de Madrid contre Daech rendait les attentats inévitables et que le gouvernement espagnol en était conscient. Il y a un an, le pays avait réhaussé son niveau d'alerte terroriste, portant celui-ci à 4 sur une échelle de 5.

 

 

L'analyse de Nacima Baron, professeure à l’Université Paris-Est, spécialiste de l’Espagne et co-auteure de L’Espagne en crise - Une géopolitique au XXIème siècle.


ARTE Info : Pourquoi l’Espagne est-elle aujourd’hui visée par l’organisation terroriste Etat islamique ?
 
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Nacima Baron : Ce n’est pas l’Espagne qui est visée, c’est une ville en particulier. Barcelone est une grande ville à la fois européenne, espagnole et catalane. Nous pouvons d’ailleurs expliquer cette attaque à ces trois niveaux :
- Barcelone est une grande ville européenne ; l’Europe du sud n’avait pas encore été visée par le terrorisme djihadiste et Barcelone en représente l’une de ses plus grandes cités.
- L’Espagne est un pays dans lequel des foyers islamistes existent depuis une dizaine d’années, autour des principales villes du pays.
- Barcelone est une ville catalane dans laquelle, depuis longtemps, la duplication des forces de sécurité et de police, divisées entre des corps nationaux et locaux, faisait craindre une attaque terroriste ; ces deux corps s’entendent mal d’un point de vue politique et peinent parfois à correctement s’articuler, sachant que la Catalogne est dans un processus d’auto-détermination.

D’autre part, lorsqu’on attaque la population barcelonaise, on agit, de fait, sur une dizaine de nationalités. Encore une fois, s’agissant d’une cité cosmopolite, cela impacte les ressortissants de nombreux pays européens.

 
Est-ce donc l’Europe qui a été visée par cette attaque ?

Barcelone est un modèle depuis les Jeux olympiques de 1992. Ces JO mythiques ont consacré le modèle urbain d’ouverture sur l’Europe de la ville : Barcelone est désormais une cité euro-méditerranéenne emblématique. Ce type d’évènement a plus largement donné à Barcelone une image d’ouverture sur le monde, de paix, de démocratie. La ville reflète une image de permissivité : il y eu il y a quelques mois une grande LGBT Pride dans les rues. Barcelone est un imaginaire de vacances dans une grande communion européenne pacifique.

 

Est-ce l’Etat espagnol qui a également été visé, sachant que celui-ci est faiblement impliqué dans la coalition en Irak et en Syrie ?

C’est une question qui dépend du profil des auteurs de l’attaque. C’est qui est sûr, c’est que Barcelone elle-même n’est pas seulement l’Espagne, ni même seulement la Catalogne. Barcelone représente ces quatre échelles : la ville en elle-même, la Catalogne, l’Espagne et l’Europe.

Dernière màj le 19 août 2017