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"L’apologie du terrorisme ne peut pas être un argument pour censurer des documentaires"

Pays : France

Tags : Djihad, Salafistes

Depuis 2012, François Margolin et Lemine Ould M. Salem ont interviewé des salafistes en Tunisie, en Mauritanie, au Mali et en Irak. L’objectif : présenter leur vision du monde. Sans commentaire, le documentaire "Salafistes", en salles ce 27 janvier, laisse se dérouler un discours radical qui prône le djihad et le terrorisme. Ce parti pris choque : le gouvernement l’a accusé de faire "l’apologie du terrorisme", en le menaçant de censure. Le ministère de la Culture a finalement décidé mercredi d'autoriser la sortie du documentaire, mais de l'interdire aux moins de 18 ans.

Pour le réalisateur allemand Helmar Büchel, son interdiction aurait été "complètement inutile". . Quelles sont les limites de ce qui peut être montré et dit ? ARTE Info répond à cette question avec le point de vue d’Helmar Büchel, réalisateur du documentaire "Face aux salafistes".

Extrait du documentaire "Salafistes".

"Salafistes", une tribune pour les djihadistes ?

Ce documentaire fait-il l’apologie du terrorisme comme le prétend le ministère de l’Intérieur ? C’est là tout le cœur de la polémique. Pour François Margolin, "le projet est de faire entendre la parole de ces salafistes, leur idéologie et comment cela peut mener au terrorisme. Nous avons choisi d’écouter des propos qu’on ne veut pas entendre de la part de ceux qui nous font la guerre et de laisser les spectateurs se faire leur propre idée." 

Helmar Büchel va dans le sens des deux réalisateurs : "L’apologie du terrorisme ne peut pas être un argument pour censurer des documentaires. Les gens qui se sont déjà radicalisés sont de toute façon perdus. Ces derniers ont accès avec internet à des images et des vidéos autrement plus cruelles et propagandistes. C’est une illusion de croire qu’interdire un documentaire ou un film changerait quoi que ce soit à l’attractivité de Daech." Il poursuit en expliquant qu’une "interdiction est complètement inutile. Il faut essayer de comprendre d’où vient cette fascination de nombreux jeunes pour le djihad. C’est seulement quand on comprendra l’origine de ce phénomène qu’on parviendra à le combattre. Combattre le terrorisme uniquement sur le plan militaire n'est pas suffisant".

 

L’interdiction aux moins de 18 ans

C’est le Code du cinéma et de l'image animée qui établit les règles de restriction de diffusion des films. Il repose essentiellement sur l’article R.211-12 : "Lorsque l'œuvre ou le document comporte des scènes de sexe non simulées ou de très grande violence mais qui, par la manière dont elles sont filmées et la nature du thème traité, ne justifient pas."

Montrer la violence : jusqu’à quel point ?

En résulte un documentaire qui plonge dans un enfer, qui donne à voir - entre autres - l’application impitoyable de la charia. Les réalisateurs ont fixé eux aussi des limites de ce qui peut être montré et ont accepté de revenir sur la scène qui a fait scandale lors de la présentation du film au Fipa (Festival international des programmes audiovisuel) de Biarritz. Les huit secondes de l’exécution d’un policier devant les locaux de Charlie Hebdo ont été retirées. Pour Helmar Büchel, "cette scène est importante et se justifie. Elle montre comment les terroristes abattent froidement un homme qui implore la pitié. J’aurais aussi montré cette scène dans un documentaire". Les scènes violentes de sentences de charia (décapitations, lapidations, mains coupées ou coups de fouet) ne sont pas montrées jusqu’à leur déroulement cru et cruel. Il y a une retenue, à la frontière entre le tolérable et l’intolérable, mais aussi la volonté de donner à entrevoir. Dans une interview à L'Obs, François Margolin la justifie ainsi : "A force de ne pas montrer ces images, on en oublie la violence."

Un parti pris que partage Helmar  Büchel : "Ce que je n’ai jamais montré et que je ne montrerai jamais, ce sont les scènes bestiales, comme les décapitations. Non pas parce qu’elles feraient de la propagande, mais parce qu’elles confrontent les spectateurs - même adultes - à des scènes inhumaines et à une cruauté non nécessaire. Cette ligne-là, je ne veux pas la franchir. Ici, la dignité de la victime l’emporte sur l’intérêt journalistique. Mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas montrer les horreurs de Daech. On peut tout à fait arrêter la scène de la décapitation avant le moment crucial. Le public sait ce qui va arriver."

 

Le discours salafiste sans aucun contre-point

Sur ARTE +7 : le documentaire "Face aux salafistes", d'Helmar Büchel

L’ambition des réalisateurs est de laisser ce discours radical se décrédibiliser de lui-même, mais aussi de le comprendre. Une sorte d’application de L'Art de la guerre de Sun Tzu : "Qui connaît son ennemi comme il se connaît, en cent combats ne sera point défait." C’est ainsi qu’ils justifient l’utilisation des images de propagande postées par les djihadistes et inondant les réseaux sociaux. Helmar Büchel nous explique qu’en Allemagne, ce même débat existe aussi : "Faut-il ou non diffuser les médias élaborés du groupe Etat islamique ? Pour moi, c’est un faux débat. Il sous-entend que la diffusion de ces vidéos est le cœur du problème. C’est comme si toutes les idées des terroristes potentiels ne pouvaient provenir qu’en dehors des médias traditionnels."

Mais les images sont dures, forcément. Elles "portent atteinte à la dignité humaine". Mais elles ne peuvent pas être assimilées à une apologie du terrorisme. C’est en tout cas la position de Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah, qui a écrit le 25 janvier une tribune dans Le Monde : "On comprend, à voir et écouter les protagonistes du film propager leur idéologie sans faille, verrouillée à triple tour, que tout espoir d’un changement, d’une amélioration, d’une entente avec eux est illusoire et vain."

Dernière màj le 8 décembre 2016