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Port de la kippa : "L’antisémitisme en France a pris une dimension préoccupante"

Pays : France

Tags : Juifs, Antisémitisme

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Porter la kippa ou pas ? Le reportage d'ARTE Journal à Paris.

“Les juifs de Marseille sont invités à ne plus porter la kippa provisoirement.” Le conseil est donné par le président du consistoire israélite de la cité phocéenne lui-même, après l’attaque au couteau commise par un adolescent turc sur un professeur juif le 11 janvier. Fortement critiquée, sa déclaration divise la communauté juive, inquiète de la montée de l’antisémitisme. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, celui-ci a bien évolué. Les juifs doivent-ils modifier leur conduite pour ne pas être pris pour cible ? Les éclairages de Paul Zawadzki, chercheur au groupe Sociétés, religions, laïcités du CNRS, spécialisé sur la question du fanatisme moderne.

 

Paul Zawadzki

ARTE Info : Après l’agression de l’enseignant juif lundi, Zvi Ammar, le président du consistoire israélite de Marseille a conseillé à la communauté juive de la ville de "ne plus porter la kippa provisoirement". Comment expliquer sa réaction ?

Paul Zawadzki : Son appel traduit un sentiment d’inquiétude. Sa réaction est compréhensible car ce n’est pas la première fois que les juifs sont la cible d’agressions antisémites en France. Depuis quelques années déjà, le monde juif est traversé par une inquiétude grandissante dont il faut tenir compte. Sa réaction a pourtant été vivement critiquée par plusieurs représentants de la communauté juive organisée. Elle n’est pas consensuelle dans le monde des représentants religieux ; elle l’est encore moins dans le monde politique. En effet, il ne faudrait pas que la déclaration de M. Ammar nous fasse oublier que la neutralité est un principe qui s’impose à l’autorité publique seulement, autrement dit à l’Etat. Les membres de la société civile, eux, n’ont pas à se cacher pour croire ou pratiquer. La liberté religieuse fait partie des libertés démocratiques fondamentales que l’on ne saurait voir sacrifiées.

Plusieurs représentants de la communauté juive ont justement réagi sur l’importance de porter la kippa, en appelant la société française à soutenir la liberté de conscience. Celle-ci est-elle réellement menacée?

Je ne pense pas. On assiste à l’inverse en France à une réaffirmation très nette de la liberté d’expression et de la liberté de conscience, deux principes fondamentaux, encadrés par la loi. Après les attentats de Charlie et du 13 novembre, on a repris conscience de la valeur de ces principes.

Selon vous, la classe politique devrait-elle davantage réagir et prendre des mesures ?

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Comme les autres agressions auxquelles on a assisté au cours des dernières années, celle de Marseille pose un problème de sécurité difficile à gérer. Personne n’imaginait que cet adolescent sans histoire et inconnu des forces de police aurait pu commettre un tel acte. C’est toute la difficulté des actes antisémites contemporains, commis par des individus dont la radicalisation semble avoir échappé à leurs proches ainsi qu’à leurs familles. En ce sens, ces violences restent très difficiles à déjouer sur le court terme. Il ne faut donc pas jeter la pierre aux autorités qui prennent ce problème déjà très au sérieux.

En France, la religion juive est-elle plus menacée que les autres ?

Les auteurs des actes antijuifs aujourd’hui ne se nourrissent plus des idées nationalistes qui prévalaient sous Vichy."

Paul Zawadzki - 13/01/2016

Depuis quelques années, l’antisémitisme en France a pris une dimension préoccupante. Par le nombre de ses actes et sa violence, il semble que l’on ne constate rien de comparable chez nos voisins. Curieusement, le phénomène a été très peu étudié jusqu’à présent, notamment par la sociologie qui l’a souvent sous estimé. Pourtant, les chiffres publiés chaque année par la Commission nationale consultative des droits de l’homme permettent de constater une sur-représentation des actes antisémites au sein des actes racistes en général, depuis le début des années 2000. Il reste beaucoup à faire pour analyser le phénomène : les auteurs des actes antijuifs d’aujourd’hui ne se nourrissent plus des idées nationalistes qui prévalaient sous la IIIe République ou sous Vichy. A Marseille par exemple, l’auteur de l’agression a invoqué l’Etat islamique et dit avoir agi au nom d’Allah.

Comme le président du consistoire israélite de Marseille, doit-on craindre ce qui est en train de se passer ?

Il ne faut pas sacrifier la laïcité sur l’autel du terrorisme."

Catherine Kintzler, philosophe

La peur est parfois une réalité qui suscite des réactions hâtives, émotionnelles, fort compréhensibles. Après des paroles prononcées sous le coup de l’émotion immédiate, vient une parole politique, méditée, qui incite à continuer à vivre comme avant. Il est légitime de s’inquiéter de ces attentats qui touchent les juifs et pas uniquement. Mais comme l’a très justement dit la philosophe Catherine Kintzler dans un entretien en décembre : "Il ne faut pas sacrifier la laïcité sur l’autel du terrorisme", un adage que l’on peut adapter à propos de la kippa et qui nous invite surtout à ne pas renoncer à cultiver nos libertés démocratiques.

 

Rappel des faits

L’auteur, un adolescent inconnu des forces de police

Le 11 janvier, un enseignant juif est attaqué à la machette alors qu’il se rendait à son établissement. Blessé, il a évité les coups en se protégeant avec sa Torah. L’agresseur est un adolescent turc de 15 ans, inconnu des services de police. Il dit avoir agi au nom d’Allah et de l’Etat islamique et confie même à la police avoir “honte de ne pas avoir tué sa victime”. Le parquet antiterroriste de Paris est saisi et une enquête est ouverte. 

La communauté juive à Marseille, deuxième plus grande en France
Ce n’est pas la première fois qu’une attaque antisémite frappe la communauté juive de Marseille. Avec 70 000 membres selon le Crif, elle est la deuxième plus importante de France derrière Paris et l’une des plus grandes d’Europe.

Vives réactions après l’appel à ne plus porter la kippa 
"Je demande avec beaucoup de peine à ma communauté de retirer la kippa provisoirement", annonce le président du consistoire israélite de Marseille, Zvi Ammar. "La vie est plus sacrée que tout autre critère" justifie-t-il le lendemain sur Europe 1. Son discours est fortement décrié par les représentants de la communauté juive. “Touche pas à ma kippa !", réagit le président du consistoire central israélite de France, Joël Mergui, soutenu par le grand rabbin de France, Haïm Korsia, et la présidente du Crif de Marseille Michèle Toboul, qui justifie : "On ne peut pas demander aux juifs de se fondre alors que les juifs ont toujours vécu dans la République en respectant les règles de la laïcité."

Des mesures politiques pour apaiser la crise 
Deux jours après l’agression, l’adolescent est mis en examen pour tentative d'assassinat terroriste. Le gouvernement a rappelé sa "responsabilité en matière de protection des citoyens". Un an après les attentats de janvier, il a autorisé pour la première fois la dissolution d'associations suspectées de radicalisation.

Dernière màj le 14 janvier 2017