"Plus de morts liés au stress et au suicide qu'au tsunami"

Pays : Japon

Tags : Fukushima

Trois ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima, beaucoup d'anciens habitants vivent encore dans des logements provisoires. Nous avons interviewé notre correspondant Anthony Dufour à propos de cette situation.

Quelle est l'ambiance générale dans la zone de Fukushima, trois ans après les événements ?

 

Anthony Dufour : A Fukushima, autour de la zone contaminée, de plus en plus de gens peuvent revenir dans leurs maisons et certains villages se sont rouverts à la population. La radioactivité est redescendue au-dessous des normes soi-disant acceptables pour la population. Maintenant il y a deux problèmes : la population n'a pas forcément confiance dans ces normes et, de plus, elle n'a pas forcément envie de revenir là même si la radioactivité est plus basse.

 

Quelles sont les normes acceptables ?

 

Anthony Dufour : Ce sont les normes internationales : autour de 1000 millisieverts. Néanmoins la crainte de la population est là : même si les doses sont faibles, sont-elles réellement sans influence sur la santé ? Il y a une vraie angoisse et on voit que finalement ceux qui ont décidé de rester sont les plus âgés. La plupart des jeunes et des familles avec des enfants ont quitté les logements temporaires, qui leur ont été proposés. Ces logements temporaires étaient prévus pour deux ans maximum. Cela fait trois ans, et les gens sont toujours là et sont de plus en plus désespérés parce qu'ils ne savent plus à quel moment ils vont pouvoir rentrer chez eux. Cela crée un véritable mouvement de désespoir parmi la population. Dans la préfecture de Fukushima, on a appris la semaine dernière que le nombre de victimes de stress ou de suicide est supérieur à la vague du 11 mars 2011. Il y a eu 1700 morts qui sont officiellement attribués au stress post traumatique et le fait de vivre dans des conditions précaires. Et c'est un mouvement qui s'accélère, parce que cela fait trois ans et que l'espoir s'amenuise : les gens, notamment les plus âgés, ont des problèmes de santé et vivent dans des réduits de 15m2. C'est assez terrible : ils ont supporté cette situation quelques mois, mais au bout de trois ans, les réseaux sociaux sont brisés, il n'y a plus de commerce, plus de vie de village, plus de vie communautaire donc pour eux, c'est vraiment dramatique. Cette population-là pose un véritable problème. En revanche, il n'y a pas autant de problème avec les plus âgés, ils sont moins inquiets d'avoir un cancer dans trente ou quarante ans.

 

Le 11 mars 2014 va-t-il être célébré officiellement par les autorités japonaises ?

 

Anthony Dufour : Le week end du 9 et 10 mars, il y a eu des manifestations un peu partout au Japon, mais il n'y a pas eu beaucoup de monde. Le mouvement anti-nucléaire ne mobilise pas vraiment au Japon. Cela tient au caractère japonais, peu contestataire, c'est un peuple qui n'a pas tendance à s'ériger contre l'autorité. Il y a également une forme de résignation : maintenant que le gouvernement a dit qu'on allait pouvoir relancer les centrales nucléaires, les seuls à réellement s'y opposer restent les riverains, car il n'y a pas de mouvement de fond dans la population japonaise. On pourrait s'imaginer avec notre culture européenne, que tout le monde est vent debout contre le nucléaire… Mais non, les gens se sentent concernés, mais de là à se mobiliser, non.

 

En France on parle beaucoup plus de Fukushima que du tsunami. Le 11 mars 2011, pour les Japonais c'est avant tout le tsunami. Fukushima n'est qu'une conséquence. On peut discuter du bilan de la catastrophe nucléaire de Fukushima mais en tout cas, les morts sont liés au tsunami et il n'y a toujours officiellement pas de morts liés à la catastrophe nucléaire au Japon. Seuls les morts liées au stress et aux déplacements sont reconnues, mais il n'y a pas de mort lié au nucléaire et à la radioactivité elle-même. Donc seul le tsunami a fait près de 20 000 victimes sera commémoré un peu partout dans les villes les plus touchées le 11 mars.

 

Propos recueillis par Sophie Rosenzweig