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Pegida : portrait d’un mouvement en expansion

Pays : Allemagne

Tags : PEGIDA, Immigration

Le 20 octobre, près de deux cent personnes descendent dans les rues de Dresde, en Saxe pour manifester leur peur et leur colère contre ce qu’ils appellent "l’islamisation de l’Occident". Chaque lundi, ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre les "promenades" de Pegida (européens patriotes contre l’islamisation de l’occident), des manifestations où se mêlent hooligans, extrémistes de droite et citoyens lambda. La foule, qui comptait 15 000 personnes le 15 décembre, est menée par un groupe de douze organisateurs dont aucun n’a de lien apparent avec la scène néo-nazie. Le leader le plus charismatique et médiatisé, Lutz Bachmann n’a cependant rien d’un ange. Après Dresde, le mouvement a fait des émules et se développe dans d’autres villes allemandes. 

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"Pegida est un mouvement inquiétant", interview de Gilbert Casasus, professeur en études européennes auprès de l'université bilingue de Fribourg, en Suisse.

Qui est Lutz Bachmann, l’initiateur du mouvement ?

Cheveux très courts et barbe d’une semaine, ce fils de boucher âgé de 41 ans est originaire de Dresde, en Saxe. Lutz Bachmann dirige une entreprise de communication mais son casier judiciaire est chargé : après une quinzaine de cambriolages, il est condamné à 3 ans et huit mois de prison dont la moitié ferme. Il fuit en Afrique du Sud où il prend un faux nom pendant deux ans avant de rentrer en Allemagne et de purger finalement sa peine. Sorti de prison, il est arrêté deux fois en possession de plus de 40 grammes de cocaïne et reste sous surveillance judiciaire jusqu’en février dernier. Il n’a pas de liens établis avec l’extrême droite et se déclare "contre toute sorte de radicalisme". Pourtant, sur Twitter, il fait preuve d’une certaine violence en désignant le chef du parti Die Linke de "cochon de la Stasi", les Verts de "terroristes écolo" et le parti socialiste de "bande de criminels". Bien qu’il soit épaulé par onze autres organisateurs et qu’il se dise "remplaçable", Lutz Bachmann est le porte-parole charismatique du mouvement Pegida.

 

Qui participent à ces manifestations ?

Les personnes qui participent aux manifestations ne sont pas toutes des nazis ou des membres de l’extrême droite. C’est d’ailleurs une des différences majeures avec le mouvement Hogesa, composé de hooligans, apparu il y a quelques semaines à Hanovre et Cologne. Pegida veut clairement atteindre la couche sociale bourgeoise. C’est pourquoi il prend ses distances face à la violence et l’extrémisme. Le mouvement a gagné son pari. A Dresde, des citoyens "normaux" défilent aux côtés de membres d’extrême droite et de représentants du parti politique conservateur Alternative für Deutschland. Nombreuses sont les personnes à être inquiétées par les évolutions actuelles en Allemagne et dans le monde. Ils se sentent abandonnés par le gouvernement. Ils ont donc le sentiment de devoir se rebeller. Ces "suiveurs" n’ont pas d’exigence particulière, ils participent simplement aux manifestations, lieu où ils ont l’impression d’être compris. 

Le nombre de participants aux "promenades" organisées à Dresde chaque lundi depuis le 20 octobre ne cesse d’augmenter. Ils n’étaient que 200 lors de la première manifestation mais près de 15 000 le 15 décembre.

 

 

Un revival de 1989 ?

Tous les lundis soirs, le mouvement Pegida organise des marches dans le centre-ville de Dresde. Ce rituel rappelle les manifestations du lundi qui étaient aussi organisées à l’automne 1989 à Leipzig, aux dernières heures de la RDA. Un parallèle renforcé par le slogan de Pegida, "Nous sommes le peuple", qui était le slogan phare en 1989. En revanche, Pegida marche contre l’immigration en Allemagne, ce qui n’a rien à voir avec les valeurs de démocratie, de liberté et des droits de l’homme qui ont motivé la révolution pacifique de 1989.

 

Un programme politiquement correct 

Les adeptes de Pegida mettent un soin particulier à ne pas apparaître comme un mouvement d’extrême droite. Sur leur page Facebook, ils se décrivent en 19 points et listent les thèmes qui leur sont chers. Ils veillent à ne faire aucune généralisation sur les musulmans, et ne soulèvent que des problèmes politiquement corrects. Ils prônent notamment une meilleure intégration des immigrés et rejettent officiellement toute forme de radicalisme. Ils affichent en même temps une tolérance zéro envers les immigrés délinquants et rappellent les racines judéo-chrétiennes de l’Allemagne.

Les 19 points ne se réfèrent pas tous à l’immigration. PEGIDA propose par exemple d’introduire un système plébiscitaire pour les décisions d’ordre national, comme cela existe en Suisse. 

Le programme a beau être différencié, les témoignages dans la rue sont loin de l’être. On entend des paroles telles que "je pense que les musulmans devraient commencer à remettre en place leurs propres pays, on n’a pas besoin d’eux ici" ou "Je veux tout simplement préserver notre culture saxe".  

 

Réactions dans le monde politique

Presque tous les partis politiques se retrouvent dans un rejet des manifestations de Pegida. Le ministre de la justice socialiste Heiko Maas a qualifié les actions de Pegida de "répugnantes ni plus ni moins". Le ministre de l’économie et président du SPD, Sigmar Gabriel, est clair : "Des personnes issues de la scène nazie se joignent au mouvement. On ne doit pas tout mettre dans le même panier, mais il faut être vigilant pour ne pas se retrouver associé avec les mauvaises personnes". Le jugement du président du parti Union 90 – Les Verts, Cem Özdemir, se veut mesuré : "Chacun doit se renseigner pour savoir avec qui il manifeste. Ici certains manifestent avec des hooligans, qui s’attaquent à des policiers allemands. Je pense qu’il y a une limite à la naïveté mais une limite aussi dans laquelle il faut faire preuve de compréhension". Le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière refuse de catégoriser en bloc les manifestants d’extrémistes de droite. Toutefois Angela Merkel soulignait : "En Allemagne, le droit de manifester est assuré. Mais il n’y a pas de place pour le dénigrement et la diffamation".

Pas le même positionnement du côté du parti Alternative pour l’Allemagne. "Nous sommes les alliés bien naturels de ce mouvement", déclare Alexander Gauland, membre du directoire de l’AfD au Süddeutsche Zeitung. Le chef du parti Bernd Lucke affirme éprouver de la sympathie pour les manifestants, qui auraient "raison de se faire des soucis concernant la propagation de l’idéologie islamiste radicale"

 

Un feu de brousse

Ce mouvement contre "l’islamisation de l’Occident" s’étend à d’autres villes allemandes à l’Est comme à l’Ouest. Pegida trouve alors sa déclinaison : "Bogida", les habitants de Bonn contre l’islamisation de l’Occident (Bonner gegen die Islamisierung des Abendlandes), à Bonn ; Dügida à Düsseldorf ou encore Legida à Leipzig. 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016