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Pakistan : des élections législatives sous haute tension

Pays : Pakistan

Tags : #Pakistan, élections législatives, Attentats, Armée

Mercredi 25 juillet, les Pakistanais élisent leurs nouveaux députés. Le parti pour la Justice (PTI), porté par l’ancien champion du monde de cricket Imran Khan, et la Ligue musulmane (PML-N) de l’ex-Premier ministre sont les deux favoris de ces élections. Cette campagne électorale a été fortement marquée par des attentats dans tout le pays et des soupçons d'ingérence de l'armée en faveur du candidat Imran Khan. Les Pakistanais devront choisir entre un parti fragilisé par l'emprisonnement de l'ancien patron du PML-N pour corruption et un parti qui favorise son ascension au dépit de toute intégrité.

Je pense que les gens doivent pouvoir s'habiller comme ils veulent. Enfin... si les Pakistanaises veulent se mettre en bikini sur la plage, ça risque de poser problème;

Imran Khan, président du Mouvement du Pakistan pour la Justice

Mercredi 25 juillet, 106 millions de Pakistanais sont appelés à se rendre aux urnes pour élire leurs nouveaux députés. La nouvelle Assemblée désignera alors dans la foulée un nouveau Premier ministre pour succéder à Nasir-ul-Mulk.

Le grand favori de ces élections pakistanaises est l’ancien champion de cricket, Imran Khan. Très populaire dans son pays, il représente les couleurs du Mouvement du Pakistan pour la Justice (PTI). Ce leader populiste surfe sur la vague d’impopularité de la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N) – le parti qui compte actuellement le plus de sièges à l’Assemblée –, depuis que son ex-Président, Nawaz Sharif, a été condamné à 10 ans de prison pour corruption. Aujourd’hui, son frère Shahbaz Sharif a pris sa place à la tête du parti. Selon Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS spécialiste du Pakistan, rien n’est perdu pour le PML-N : "Le fait que Nawaz Sharif revienne dans son pays pour purger sa peine crée un effet de victimisation qui pourrait aider le parti à remonter dans les sondages".

Le parti traditionnel parviendra-t-il à détrôner la star Imran Khan, symbole de changement ? Ses points forts qui ont particulièrement séduit la jeunesse pakistanaise : l'indépendance à toute dynastie et une campagne axée sur la lutte contre la corruption. Dans un pays très pieux, l’homme de 65 ans cherche également à conquérir l'électorat conservateur et religieux. Ce qui l’a conduit à prononcer des discours aux idées contradictoires. Dernièrement, il a expliqué à la presse internationale : "Je suis plus libéral que jamais au sujet des normes de notre société. Je pense que les gens doivent pouvoir s'habiller comme ils veulent. Enfin... si les Pakistanaises veulent se mettre en bikini sur la plage, ça risque de poser problème".

"La campagne ne s’est pas construite autour d’un débat d’idées politiques, mais plutôt autour de tentatives de disqualification des uns et des autres.

Georges Lefeuvre, chercheur à l'IRIS - 25/07/2018

Une campagne électorale marquée par la déstabilisation de ses adversaires

Le troisième visage de ces élections législatives est celui de Bilawal Bhutto. Il représente le parti du peuple pakistanais (PPP), qui, jusqu’à maintenant, partageait le pouvoir avec le PML-N. Selon les experts, ce candidat ne fait pas le poids face à Shahbaz Sharif (PML-N) et Imran Khan (PTI). Âgé de 29 ans, Bilawal Bhutto n’a presque jamais vécu au Pakistan. Héritier d’une des dynasties les plus célèbres d’Asie, le jeune homme s’est retrouvé parachuté en politique. Les spécialistes estiment toutefois qu’il a des chances de former une coalition avec le vainqueur.

Dans un pays qui a échappé à la dictature en 2008, l’armée est accusée d’ingérence dans cette campagne électorale. Certains soupçonnent ouvertement Imran Khan d’avoir été soutenu par les militaires, qui ont dirigé le pays pendant près de la moitié de son existence. D’autres l’accusent de mettre la pression sur les médias en faveur de tel ou tel parti politique. "L’idéal pour l’armée serait qu’il y ait un gouvernement de coalition entre la PML-N et le PTI", explique Georges Lefeuvre. "Quoi de tel qu’un partage du pouvoir afin d’en garder le contrôle !" Les militaires affirment pourtant n'avoir joué "aucun rôle direct" dans ces élections. 370 000 soldats seront déployés le jour du scrutin afin d’en assurer la sécurité.

Un nouvel attentat meurtrier près d'un bureau de vote

Le scrutin se déroule sous haute tension : le pays vient  d'être frappé par un attentat-suicide près d'un bureau de vote mercredi matin. Au moins 28 personnes ont été tuées et 35 autres blessées. Cette nouvelle attaque s'ajoute à la série d’attentats meurtriers de ces dernières semaines. Le 13 juillet, un attentat suicide avait déjà fait 149 morts au cours d’un meeting électoral dans la province du Baloutchistan. L’attaque avait été revendiquée par un djihadiste ayant séjourné en Afghanistan. Alors que le pays avait connu une certaine accalmie au cours des deux dernières années, avec une baisse de 70% du nombre de personnes tuées au cours de violences, les Pakistanais redoutent désormais une nouvelle vague d’attentats. D’après Georges Lefeuvre, aucun des candidats en lice n’a de solution satisfaisante pour résoudre ce problème. Ils ont affirmé leur volonté de négocier avec les Talibans : "mais ceux-ci n’ont aucune raison de vouloir tendre la main à l’heure actuelle, alors qu’ils regagnent du terrain en Afghanistan".

Carte du Pakistan
© Yves Brua

 

L’armée pakistanaise a entrepris d’ériger une clôture le long de la frontière avec l’Afghanistan en mars dernier afin d’endiguer ces attaques. Au programme : pas moins de 2 400 kilomètres de barbelés le long de la “ligne Durand” dessinée à la fin du 19ème siècle par l’Empire britannique. Cet héritage colonial qui scinde le territoire occupé par les Pachtounes en deux n’a jamais été reconnu par l’Afghanistan et cristallise les tensions entre les deux pays. Une « plaie ouverte » qui est devenue avec le temps le lit de trafics multiples… Et le berceau du terrorisme, analyse le chercheur, qui rappelle que ce n’est pas tout à fait un hasard si Oussama Bel Laden a choisi cette zone frontalière pour implanter la base d’Al Qaeda dans les années 1980. Mais la question est demeurée absente du débat électoral.

Autre défi pour le nouveau gouvernement : relever l'économie du pays

Le nouveau gouvernement héritera également d’une situation économique compliquée. Le Pakistan a connu une croissance démographique fulgurante : à peine plus de 30 millions d’habitants lors de la fondation de l’Etat en 1947, près de 195 millions aujourd’hui… Mais les infrastructures, elles, n’ont jamais vraiment suivi. Si bien que le pays fait face depuis des années à une crise énergétique majeure. Si la situation s’est sensiblement améliorée au cours des dernières années à Islamabad, dans le reste du pays, des coupures de courant continuent à paralyser quotidiennement les foyers et les usines, jusqu’à quatre ou cinq heures par jour.

La banque centrale pakistanaise a été contrainte ces derniers mois de puiser dans ses réserves de devises étrangères et de dévaluer à plusieurs reprises sa monnaie pour combler son déficit commercial. Les experts redoutent que le pays ne soit contraint de solliciter bientôt un nouveau prêt auprès du Fond monétaire international. A moins que les investisseurs chinois ne viennent changer la donne… Le géant asiatique investit massivement au Pakistan dans le cadre de ses nouvelles "routes de la soie". Avec un projet phare chiffré à plus de cinquante milliards d’euros: le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), qui ambitionne de relier Pékin, Shanghai, et Xhian au port de Gwadar.

Dernière màj le 25 juillet 2018