|

OIAC et Global Green : acteurs du changement

Pays : Monde

Tags : armes chimiques, OIAC, Global Green

Ces hommes consacrent leur vie professionnelle à tenter d’éradiquer l’arme chimique dans le monde. Rencontre avec Scott Cairns, inspecteur à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques qui parcourt les usines et dépôts du monde entier puis Dr Paul Walker, militant écologiste et spécialiste du désarmement qui a découvert sa vocation dans un désert gelé sibérien. En bonus, focus sur les étapes qui ont mené à la signature de la Convention universelle pour l’interdiction des armes chimiques.

Les chapitres : 

- L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques

- D’où vient la Convention sur l’interdiction des armes chimiques ?

- Green Cross International

 

L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques 

 

Largement méconnue, l’OIAC est peu à peu sortie de l’ombre lorsqu’elle a été propulsée au premier plan grâce à sa gestion de la crise syrienne après la découverte d’un large arsenal chimique dans le pays en août 2013. Pour ce travail de terrain exemplaire et plus généralement pour "ses efforts étendus visant à éliminer les armes chimiques", l’organisation a obtenu le Prix nobel en 2013.

Après le Brésilien José Bustani (1997-2002) puis l’Argentin Rogelio Pfirter (2002-2010), l’ambassadeur turc Ahmet Üzümcü est désormais à la tête de l’organisation. Depuis l’entrée en vigueur de la Convention, d’avril 1997 à fin juin 2014, l'OIAC a effectué 5 545 inspections sur le territoire de 86 États parties ce qui est un bilan remarquable. Mais avec un budget de 69,6 millions d’euros pour 2015, en baisse par rapport aux années précédentes, et un effectif de moins de 500 personnes, dont 200 inspecteurs, les moyens de l’organisation basée à la Haye sont plutôt modestes au vu des missions qui lui sont assignées : veiller à ce que la Convention internationale sur les armes chimiques soit bien appliquée par les 190 membres l'ayant ratifiée mais aussi tenter de faire entrer les rares pays non-adhérents, superviser la destruction des armes chimiques et notamment de l’arsenal syrien, protéger les pays qui pourraient faire l’objet d’une attaque chimique et enfin militer pour une utilisation non-violente de la chimie au niveau international pour stopper un potentiel sursaut de la prolifération.

Face à un monde de plus en plus complexe, les objectifs de l’OIAC ne relèveraient-ils pas de l’utopie ? Ancien employé de l’industrie chimique, Scott Cairns est inspecteur à l’OIAC et a a été de toutes les missions les plus délicates, dont celle en Syrie. Il explique son travail sur le terrain.

Scott Cairns à propos des objectifs de l’OIAC
 

D’où vient la Convention sur l’interdiction des armes chimiques ? 

 

1675 : Premier accord signé à Strasbourg, par l’Allemagne et la France, qui vise à interdire l’utilisation de balles empoisonnées.

1874 : Dans le cadre d’un traité concernant les lois et coutumes de la guerre, la Convention de Bruxelles interdit l'emploi de poison ou d'armes empoisonnées et l'emploi d'armes, de projectiles ou de matériel causant des souffrances inutiles.

1899 : Cet accord fut complété par un autre interdisant l'emploi de projectiles chargés de gaz toxique, signé lors d’une conférence internationale de la paix à La Haye.

1925 : Après les horreurs de la Première guerre mondiale et le non-respect des accords précédents, le protocole de Genève est signé et prévoit la prohibition d'emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques. Mais il n’est toujours pas interdit de mettre au point, de fabriquer ou de posséder de telles armes. De nombreux pays signent le Protocole avec des réserves leur permettant d'utiliser des armes chimiques contre des pays n'ayant pas adhéré au Protocole ou de riposter de la même manière en cas d'attaque à l'arme chimique.

170

États ont ratifiée la Convention sur l'interdiction des armes bactériologiques aujourd'hui et se sont engagés à ne pas développer, produire, stocker ou utiliser des armes biologiques.

 

1975 : L’historique des armes chimiques a souvent croisé celui des armes biologiques. Leur utilisation est également interdite par la convention internationale de 1925, puis la "Convention sur l'interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage des armes bactériologiques ou à toxines et sur leur destruction" entre en vigueur le 26 mars 1975. 170 États l'ont ratifiée aujourd'hui et se sont engagés à ne pas développer, produire, stocker ou utiliser des armes biologiques. Mais ce traité est bien moins efficace, étant donné qu'il ne prévoit aucun régime de vérification du respect de ses dispositions, reposant uniquement sur la bonne foi des États membres, puisque aucun contrôle international ne s’exerce sur leurs activités biologiques.

1989 : En plein dégel de leurs relations, les deux géants américains et russes s’accordent sur un mémorandum lors d’une rencontre dans le Wyoming et réaffirment l’objectif d’une interdiction internationale des armes chimiques. L’accord consiste à échanger des informations précises sur leurs arsenaux respectifs - quantitié, types, lieux de production, stockage et destruction - mais aussi en des visites réciproques dans ces usines et des inspections sur site.

13 janvier 1993 : La Convention sur l'interdiction des armes chimiques qui inclut pour la première fois dans l’histoire du désarmement un régime de vérification, est signée à Paris. Le texte de la "Convention sur l'interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l'emploi des armes chimiques et leur destruction" de son appellation complète, avait été soumis lors de la Conférence sur le désarmement l’année d’avant. La CIAC pose les principes d’interdiction, de non-prolifération, de destruction et de coopération. Tout État partie à la Convention s’engage à ne plus fabriquer, employer, détenir, transférer ou acquérir des armes chimiques, doit déclarer ce qu’elle a fait avec son programme d’armes chimiques depuis 1946, entreprend de détruire ses éventuels stocks et ses éventuelles installations de fabrication ou de les convertir à des fins civiles.

29 avril 1997 : La Convention sur l'interdiction des armes chimiques entre en vigueur avec la participation de 87 Etats parties et acquiert force exécutoire au regard du droit international.

2013 : John Kerry et Sergueï Lavrov, respectivement ministres de la diplomatie américain et russe, signent un accord à Genève sur la gestion des stocks chimiques en Syrie. Réminiscence de l’époque où le monde était bipolaire, les deux Etats décident que l’arsenal sera placé sous la responsabilité de l’OIAC.  C’est une victoire diplomatique pour la Russie, les Etats-Unis ayant accepté le plan d’élimination des armes chimiques syriennes formulé par le Kremlin, dont l’objectif principal était d’éviter les frappes prévues par les Etats-Unis et leurs alliés.

 

Et aujourd’hui ?

 

Avec l’adhésion express de la Syrie en septembre 2013 puis celle de la Birmanie en janvier 2015, seuls cinq pays reconnus dans le monde restent hors de ce traité multilatéral, qui reste cependant un des plus brillants exemples de coopération internationale et d’accord universel. Qui sont-ils ?

Israël a signé la CIAC en 1993 mais ne l’a jamais ratifiée. Même si le pays est fermement poussé à appliquer le traité au niveau national et à se débarasser de ses armes chimiques pour apaiser la tension dans la région, il refuse de signer tant que l’Egypte n’aura pas fait de même.

De son côté, l’Egypte refuse de signer tant qu’Israël ne fera pas le premier pas et que l’Etat hébreu ne soit également membre du traité de non-prolifération de l’arme nucléaire, dont l’Egypte fait partie. La réalité d’une "zone sans armes de destruction massive" au Moyen-Orient, projet lancé lors d'une Conférence internationale à Helsinki semble encore relever de l’hypothétique.

La Corée du nord voit dans ses stocks chimiques "un élément de la survie du régime", s’estimant menacée par la Corée du sud et le Japon. L’Etat isolé refuse tout contact avec l’OIAC et la coopération pour le partage d’informations sur son large arsenal chimique supposé, est au point mort pour le moment. Selon des documents déclassifiés du gouvernement sud-coréen, Pyongyang aurait un stock d’environ 2 500 à 5 000 tonnes de gaz moutarde, phosgène, sarin et agents VX, ainsi que du matériel d’artillerie pour projeter ces munitions.

L’Angola n’a pas de raison particulière de s’opposer à son entrée dans le traité. Le pays serait sur la voie d’une adhésion, soutenue par sa toute jeune représentation diplomatique à la Haye.

Le Sud Soudan est un jeune Etat qui pour l’instant ne s’est pas penché sur le dossier. Mais une prochaine signature et ratification semblent envisageables, l’OIAC ayant accueilli des sessions de formation de l’Institut néerlandais Clingendael, à laquelle participaient des groupes de jeunes diplomates sud-soudanais.

 

 

Green Cross International

 

Green Cross est une organisation instiguée par Mikhaïl Gorbatchev, lorsqu’il était encore à la tête de l’URSS, et peut être considéré comme un pendant environnemental de la Croix rouge. Dans un discours à Mourmansk en 1987, cinq ans avant le premier Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, le chef d’Etat russe appelle à une prise de conscience sur les catastrophes environnementales et humaines que provoquent les armes de destruction massive. En 1992, sous son impulsion, Green Cross International (GCI) est créé. Objectifs : offrir une assistance aux pays qui font face à des catastrophes écologiques, prévenir les conflits liés aux ressources environnementales, promouvoir des valeurs de développement durable et de préservation de la planète au niveau politique, des entreprises et de la société civile. Le 18 avril 1993, GCI est lancé officiellement à Kyoto au Japon et aujourd’hui ce réseau est présent dans 30 pays. 

Dr Paul Walker a été un des pionniers de cette organisation. Directeur du programme sécurité environnementale et développement durable chez GCI, il a contribuer à le lancer avec des collègues russes et suisses. Il est également responsable de la branche américaine de Global Green et est lauréat du Right Livelihood Award 2013, considéré comme le "prix Nobel alternatif". Spécialiste en sécurité internationale, non-prolifération et démilitarisation depuis 30 ans, il raconte ses débuts dans cet univers. 

 

Paul Walker et la démilitarisation

@illeurs sur le web :

"Abolishing Chemical Weapons: Progress, Challenges, and Opportunities" : un essai très complet de Dr Paul Walker sur le site Arms Control Association.

Dernière màj le 8 décembre 2016