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"Nous n’avons pas de problème avec la Grèce, mais avec l’Allemagne !"

Pays : Grèce

Tags : Grexit, Zone euro

Interview du professeur Heiner Flassbeck, chercheur en sciences économiques et ancien économiste en chef auprès de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) à Genève. Il nous livre son analyse du Grexit et des causes de la crise de l’euro. 

Monsieur Flassbeck, quel regard portez-vous sur la discussion en cours autour du Grexit?

Heiner Flassbeck : Cette discussion est absurde, car elle ne va pas à l’essentiel et a des effets dévastateurs. On assiste actuellement à une bataille par procuration. La Grèce n’est pas le seul des pays de l’UE à avoir perdu en compétitivité. Il faut s’interroger sur les causes. 

 

La politique économique allemande représente un véritable danger pour l’Europe.

Heiner Flassbeck - 17/06/2015

Alors quelles sont selon vous les causes de la crise grecque ?

Heiner Flassbeck : Nous devons analyser le rôle de l’Allemagne : au cours des dernières années, l’Allemagne a vécu au-dessous de ses moyens et pratiqué à grande échelle un dumping salarial. Nous sommes donc maintenant en présence d’un avantage concurrentiel considérable. Libre aux Allemands de s’en réjouir, mais cet avantage concurrentiel est en fait à l’origine de la crise de l’euro. La politique économique allemande représente un véritable danger pour l’Europe. 

 

Pouvez-vous préciser ?  

Heiner Flassbeck : La crise grecque n’est qu’un élément de la mosaïque, car d’autres dangers sont imminents : la France et l’Italie sont à leur tour menacées par une crise grave eu égard à leur manque de compétitivité. Il y aura des élections présidentielles en France en 2017.  Si la situation économique ne s’améliore pas d’ici là - ce qui est probable -, le risque d’une forte poussée à droite est patent. Le Front National est un parti anti-européen, ce qui n’est pas le cas de Syriza. Même scénario pour l’Italie en 2016  - Le Movimento 5 Stelle de Grillo et la Ligue du Nord sont aux avant-postes pour entrer au gouvernement. Mais avant, il y aura l’Espagne, où Podemos pourrait être le grand gagnant des élections générales de décembre 2015.  

 

De quels moyens dispose la BCE pour empêcher que la crise ne s’emballe ? 

Heiner Flassbeck : Draghi s’efforce de sauver ce qui peut l’être. Mais il faut rappeler qu’il y a quelques années, il critiquait encore le dumping salarial en Allemagne et parlait du risque de déflation dans la zone euro. Or, c’est maintenant le silence total sur ces points. Draghi a dû être rappelé à l’ordre par les Allemands. Il n’a plus beaucoup de marge de manœuvre – les taux d’intérêt peuvent difficilement tomber encore plus bas. 

 

À propos des taux d’intérêt – c’est un sujet délicat où justement les Allemands se plaignent qu’ils sont trop faibles et que cela pénalise les épargnants.   

Heiner Flassbeck : C’est précisément la politique économique allemande qui est pour l’essentiel responsable de ces taux faibles. Ce n’est que par ce biais que Draghi peut compenser les déséquilibres économiques au sein de l’UE que l’Allemagne a  largement contribué à instaurer par son dumping salarial.

 

Il est urgentissime que le gouvernement allemand agisse.

Heiner Flassbeck - 17/06/2015

Alors que faire ?

Heiner Flassbeck : Ce n’est pas seulement à la Grèce d’agir, il est urgentissime que le gouvernement allemand s’y mette aussi.  C’est vrai : la Grèce a vécu au-dessus de ses moyens, ce pays doit donc maintenant faire des économies. Mais l’Allemagne se doit d’agir de son côté : durant des années, nous avons vécu au-dessous de nos moyens, il faut procéder maintenant à une hausse conséquente des salaires. Seulement, si l’Allemagne augmente les salaires – 5% sur 10 ans – c’est la compétitivité qui baisse.   

 

Or la plupart des Allemands ne veulent justement pas de ça.  

Heiner Flassbeck : Ils devraient pourtant le souhaiter. Un recul de la compétitivité via une hausse des salaires n’est aucunement synonyme de récession. Une hausse des salaires entraînera enfin une poussée de la demande intérieure. Il y aura une certaine chute des exportations, mais la progression du pouvoir d’achat a des incidences positives sur la demande intérieure, c’est donc un facteur de prospérité. Un dernier point susceptible de délivrer les Allemands de leur peur du changement : ce dispositif ferait aussi remonter les taux d’intérêt !

Dernière màj le 8 décembre 2016