|

"Nos pays ont des responsabilités par rapport à ce chaos mondial"

Pays : France

Tags : Calais

La France et la Grande-Bretagne ont conjointement signé jeudi 20 août un nouvel accord destiné à empêcher le passage illégal de leur frontière commune au niveau du tunnel sous la Manche. Sécurisation renforcée, déploiement des forces de police, augmentation des systèmes de vidéosurveillance, les deux pays vont mettre en place un véritable arsenal pour dissuader tout individu qui voudrait se risquer à faire le voyage en clandestin. Cette décision engage un peu plus loin encore l’Union européenne dans sa volonté de barrer la route aux migrants venus de pays tiers et cherchant refuge sur le territoire européen sans son autorisation. 

 

Interview de la présidente de la Cimade

Geneviève Jacques, présidente de la Cimade -une association de solidarité avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d'asile-, fustige l’inertie des institutions politiques dans la gestion de la crise des réfugiés. Ces dernières mettent le focus sur l’aspect sécuritaire, au détriment de l’aspect humanitaire. 

 

 

Olaf Kleist

 

"Les gouvernements ne doivent pas céder aux courants populistes"

Nous avons demandé à Olaf Kleist de nous livrer son analyse sur la politique migratoire actuellement en cours dans l’espace européen. Ce chercheur, rattaché à la Fondation allemande pour la recherche, travaille actuellement au Centre de recherche sur les réfugiés à Oxford et se définit lui-même comme un scientifique politique spécialiste des réfugiés, des migrations et de la mémoire.  

 

La Grande-Bretagne protège son territoire au-delà de sa frontière. Comment en est-on arrivé là, alors que ce pays a une longue tradition d’immigration ?

Olaf Kleist : La politique d’immigration actuelle est aujourd’hui une politique dure visant à dissuader les migrants de franchir la Manche. C’est en totale contradiction avec ce pays qui a eu une longue tradition d’immigration. Le problème doit être resitué dans le contexte européen : cette situation est liée à la relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne qui se caractérise par l’euroscepticisme.  Le  gouvernement actuel tente de recevoir des bons points auprès de son électorat lorsqu’il se positionne contre la politique européenne d’immigration. C’est aussi une façon de dire que l’Europe doit parvenir à réguler ses flux migratoires. On doit aussi prendre en considération le fait que l’ouverture des frontières en Europe de l’ouest a déclenché une vague de scepticisme au Royaume-Uni.

 

Ce n’est pas parce que les frontières sont ouvertes que les réfugiés viennent.

Olaf Kleist - 20/08/2015

Pourquoi certains pays -comme la Hongrie qui a construit un mur anti-immigration- sont-ils autant hostiles à l’accueil de réfugiés ?

Olaf Kleist : En bâtissant des murs, certains gouvernements veulent prouver leur capacité à agir, à pouvoir contrôler l’immigration. Il s’agit aussi de gagner un soutien parmi la population : la question n’est pas de savoir si c’est juste ou non d’accueillir des réfugiés, mais plutôt de savoir si la fermeture des frontières est populaire et pourrait apporter de nouvelles voix. Une situation dangereuse pour les réfugiés, qui n’ont plus beaucoup d’endroits où aller : si la route des Balkans venait à être fermée, les options seraient de plus en plus limitées et les possibilités de plus en plus dangereuses pour les migrants. Ce n’est pas parce que les frontières sont ouvertes que les réfugiés viennent. C’est parce que de là d’où ils viennent, ils n’ont aucune perspective.

 

Il faut faire face aux crises qui secouent la Syrie, l'Irak, la République centrafricaine et le Soudan.

Olaf Kleist - 20/08/2015

Quelles sont les alternatives à l’isolation ?

Olaf Kleist : L’Europe ne peut pas nier sa responsabilité dans cette crise mondiale des réfugiés [60 millions de personnes déplacées]. Il faut faire face aux crises qui secouent la Syrie, l'Irak, la République centrafricaine et le Soudan, qui ont atteint le niveau d’urgence humanitaire le plus élevé selon l’ONU. Nous ne pouvons pas faire comme si cela n’existait pas : nous devons laisser nos frontières ouvertes et faciliter l’obtention de visas. Les réfugiés payent mille euros pour une traversée qui pourraient leur en coûter cinquante pour la même distance. Une autre possibilité serait de mettre en place une collecte pour les réfugiés syriens. Dans les cinq prochaines années, un million de Syriens pourraient être disséminés dans le monde entier.

 

Il faudrait mener une réflexion de fond en Europe et au-delà, la traiter à une échelle mondiale.

Olaf Kleist - 20/08/2015

De nombreux Etats européens, comme par exemple la Grande-Bretagne, refusent la mise en place d’un quota d’admissions de réfugiés au sein de l’Union européenne. Comment l’Europe peut-elle fonctionner si certains pays membres refusent de décharger ceux qui sont les plus touchés par la pression migratoire ?

Olaf Kleist : Il y a deux façons d’aborder la question des quotas. D’abord sous l’angle d’un choix de société globale auquel tous les pays du monde adhèreraient sans condition et qui consisterait à accepter tous les réfugiés. Ce n’est pas très réaliste, dans la mesure où certains pays refusent ce principe.

Nous faisons face à des crises récurrentes de réfugiés qui, depuis des décennies, ne sont pas résolues. Il faudrait véritablement s’emparer de cette question et mener une réflexion de fond en Europe et au-delà, la traiter à une échelle mondiale.

Ensuite sous l’angle purement européen. On constate que le système de Dublin a clairement échoué car des gens arrivent en Europe pour trouver une vie meilleure et continuent pourtant à souffrir une fois qu’ils sont là. Alors quand on n’arrive même pas à établir des conditions de vie dignes et humaines pour ces individus, on ne devrait même pas songer à mettre en place de nouveaux systèmes  mais plutôt améliorer celui qui existe. Les pays ne doivent pas se rejeter mutuellement la responsabilité mais porter une attention particulière aux besoins des réfugiés et aux besoins des villes et des communes où ils viennent se réfugier.

 

Cette crise doit être pensée d’un point de vue européen et non pas national.

Olaf Kleist - 20/08/2015

Qu'est-ce qui devrait changer ?

Olaf Kleist : Plutôt que de s’obstiner à laisser certains pays accueillir seuls les réfugiés -pays qui finalement ne disposent pas de la capacité d’accueil nécessaire–, il faudrait regarder où se trouve cette capacité d'accueil. Ou aider ces pays à la renforcer. Les gouvernements devraient avoir le courage d’aller de l’avant et de ne pas céder aux courants populistes. Cette crise doit être pensée d’un point de vue européen et non pas national. "Européen" signifie avant tout la protection de la démocratie et des droits de l’homme.

 

Focus sur les pays européens qui se dressent contre l'immigration : sélection de reportages

Bulgarie

La Bulgarie construit un mur de 30 kilomètres le long de sa frontière avec la Turquie. Objectif : arrêter le flux de réfugiés notamment syriens qui tentent d'entrer ainsi dans l'Union européenne. Le reportage d'Eleni Klotsitas (03/02/2014).

 

 

Pologne

La Pologne figure parmi les états membres de l'Union Européenne qui s'opposent aux quotas sur les migrants. Le pays, de 38 millions et demi d'habitants s'apprête à accueillir un nombre très limité de demandeurs d'asile (27/05/2015). 

 

 

Serbie

Vince est garde-champêtre, mais depuis que la Hongrie à rejoint l'espace Schengen, il est devenu pisteur de migrants. Autrefois en charge de la sécurité des agriculteurs et de la surveillance de plusieurs espèces d'oiseaux menacées, il passe aujourd'hui ses journées à la recherche des clandestins qui traversent la frontière serbo-hongroise : environ cinquante mille par an, que la police se contente d'enregistrer au passage… (15/06/2015)  

 

Dernière màj le 8 décembre 2016