|

Nigeria : "C'est important qu'il y ait une Pax Africana"

Pays : Nigéria

Tags : Tchad, Cameroun, Boko Haram, Union africaine

Nouveau revers pour Boko Haram le 4 février. Soldats tchadiens et camerounais ont repoussé une contre-attaque de la secte nigériane à Fotokol, durant laquelle près de 70 civils ont péri. La veille, l’armée tchadienne avait chassé les islamistes de la ville frontalière de Gamboru, voisine de Fotokol. Les attaques incessantes de Boko Haram, qui étend depuis des mois son emprise dans le nord-est du pays, menacent de plus en plus l’équilibre régional en pesant sur les frontières du Cameroun, du Niger et du Tchad. N’Djamena a été la première à réagir. Outre Gamboru à la frontière camerounaise, les Tchadiens ont fait mouvement par une autre entrée au Nigeria, à la frontière nigérienne, et pourraient bien tenter de prendre leurs adversaires en tenailles.

L’insurrection de Boko Haram a déjà fait plus de 13.000 morts et provoqué le déplacement de près d’1,5 millions de personnes au Nigeria depuis 2009. Le Tchad, mais aussi l’Union africaine, ont décidé de passer à l’action pour soutenir l’armée nigériane qui semble impuissante face au fléau islamiste. Paris soutient le Tchad avec des reconnaissances aériennes. Berlin se dit prête à apporter une aide financière.

 

Nous avons interviewé Philippe Hugon, chercheur à l’Iris et spécialiste de l’Afrique, pour en savoir un peu plus sur les enjeux du conflit et sur les chances des forces en présence dans cette bataille.

 

Philippe Hugon, chercheur à l’Iris et spécialiste de l’Afrique

Pourquoi les miliciens de Boko Haram s'en prennent-ils à tous les civils, voire même aux mosquées alors qu’ils se revendiquent musulmans ?

Philippe Hugon : Depuis toujours leur action a été contre les chrétiens puisque globalement au départ c’est une secte qui s’oppose au christianisme et au pouvoir politique du Nigeria, mais elle s’en est très vite pris aux musulmans, d’une part parce qu’ils ont voulu instaurer une charia radicale, d’autre part parce que leur mouvement s’est fait en référence au salafisme de son leader, mais aujourd’hui ils sont beaucoup plus dans un islam politique, avec une volonté de mettre en place un califat sur les anciens royaumes de Bornou et de Sokoto. On est dans un champ de contrôle territorial, où l’on agit par extermination de population.

 

Mais avec quels objectifs ?

Philippe Hugon : Si on veut simplifier, il y a deux objectifs actuellement chez Boko Haram, le premier c’est de contrôler des territoires en rasant des villages, pour obtenir la base d’un califat. Deuxième objectif, c’est de peser fortement dans les élections présidentielles du 14 février au Nigeria, en sachant qu’il y a derrière Boko Haram un certain nombre de responsables politiques du Nord et de quelques dirigeant s corrompus de l’armée nigériane, qui soutiennent Boko Haram et qui font le jeu politique contre Jonathan Goodluck. Boko Haram vise aussi le fait qu’il ne puisse pas y avoir d’élections en l’absence d’un contrôle territorial total, ou à cause d’une impossibilité de voter pour certains habitants. C’est un vrai enjeu politique aujourd’hui.

 

La zone d'influence de Boko Haram

Pourquoi l’armée nigériane est-elle aussi impuissante ?

Philippe Hugon : Pour plusieurs raisons. D’abord c’est une armée très corrompue au niveau de ses hauts responsables ; certains sont en relations avec Boko Haram. C’est eux qui les ont fournis au départ en armes. Et puis, elle est très inefficace parce qu’elle intervient dans un terrain qu’elle ne connait pas très bien. Et pour finir elle n’est pas armée contre des mouvements très mobiles qui arrivent à s’infiltrer, voire à avoir du soutien dans les populations, les Kanouri notamment, puisque l’essentiel des membres de Boko Haram sont de cette ethnie. Alors que l’armée nigériane globalement ne parle pas cette langue. L’armée se contente de faire une répression violente avec de nombreuses bavures auprès des populations. Elle est devenue très impopulaire.

 

Les Tchadiens constituent surement une des armées les plus valeureuses d’Afrique. 

Philippe Hugon - 05/02/2015

Quelles sont les chances du Tchad dans cette bataille ?

Philippe Hugon : Les Tchadiens constituent surement une des armées les plus valeureuses d’Afrique. Ils sont directement concernés parce que N’Djamena est à moins de deux cents kilomètres des zones couvertes par Boko Haram. Ils craignent une jonction entre Boko Haram et les Seleka de Centre Afrique, ils sont donc très mobilisés. Ils ont effectivement reconquis des zones contrôlées par Boko Haram, mais il reste un problème de nombre, avec actuellement environ 3.000 militaires des forces africaines sur le terrain, contre 8.000 à 30.000 hommes en face, selon les spécialistes.

 

Les soldats tchadiens ne risquent-ils pas de s’installer sur du long terme dans le nord-est du Nigéria ?

Philippe Hugon : Le Nigeria est très sourcilleux de sa souveraineté nationale. Il a accepté des forces multinationales, mais la question de leur présence à plus long terme ne pourra être posée qu’après les élections présidentielles.

 

Est-ce qu’au final on n’est pas en train d’observer une amélioration de la coopération des pays de la région ?

Philippe Hugon : Oui, même s’il reste de très grandes rivalités entre le Nigeria et le Cameroun notamment. La coopération régionale progresse, mais les forces armées sont très différentes, en compétences, en techniques et en organisation. Il leur faut de toute façon un soutien logistique que seuls les Etats-Unis ou la France peuvent leur apporter.

 

Cette force de 7.500 hommes promise par l’Union africaine va-t-elle voir le jour ?

Philippe Hugon : Il faut d’abord qu’elle soit financée. Certainement par les Nations-unies, et ça prendra du temps. Il y a bien eu un consensus de la part de l’Union africaine, mais le problème c’est de traduire ce consensus de manière opérationnelle avec des forces africaines. Ça prendra beaucoup de temps. C’est important qu’il y ait une « pax africana » mais l’Afrique est très divisée sur la question.

Dernière màj le 8 décembre 2016