Nicaragua : un canal sous tension

Pays : Nicaragua

Tags : Nicaragua, canal, concession chinoise, révolte

Le Nicaragua est recouvert par une vaste forêt tropicale, la troisième de la planète. Bientôt, elle sera éventrée à coups de pelleteuses pour construire l’immense canal qui doit relier le Pacifique à l’Atlantique. 

Nicaragua: Das verkaufte Land

L'ambition du Nicaragua est de grignoter une part du marché interocéanique du canal de Panama, situé plus au sud. Mais le projet suscite de nombreuses oppositions : d'abord, parce que le tracé du canal passe par la plus grande réserve d'eau douce d'Amérique latine, le lac Cocibolca. Ensuite, parce qu'il conduirait à déplacer près de 30.000 paysans et indigènes qui vivent sur les terres où il sera percé. Le canal doit permettre d'accueillir près de 5000 bateaux par an qui mettraient trente heures pour relier les deux océans.

Le Président Ortega a confié la gestion du projet pour une centaine d’années au consortium „Hong Kong Nicaragua Development Group“, dirigé par un multimilliardaire chinois. Le chantier prévoit également la construction de deux ports, d'un aéroport, d'un complexe touristique, d'un oléoduc et d'une voie ferroviaire qui relierait, elle aussi, les deux océans… Ce projet pharaonique, mené par des Chinois, est très contesté.

 

De Wilfried Huismann, Uli Köhler et Arno Schumann – ARTE GEIE – Allemagne 2015

 

 

Une interview avec Wilfried Huismann 

 

 

"Le gouvernement nous a livrés aux Chinois"

Plus de 30 plaintes ont été déposées devant la cour constitutionnelle contre la construction du Grand canal du Nicaragua. Signé en juin 2013 par le président nicaraguayen Daniel Ortega et le magnat chinois des télécoms Wang Jing, le contrat accorde aux Chinois une concession de 50 ans, renouvelable une fois. Outre le canal reliant l’Atlantique au Pacifique, le contrat prévoit la construction de deux ports de haute mer, d’un pipeline pour acheminer le pétrole, d’une ligne de chemin de fer, d’un aéroport international et d’une zone franche.

Mónica López Baltodano, avocate nicaraguayenne spécialisée dans le droit de l’environnement, est vent debout contre le projet. Elle a étudié le contrat de cession pendant des mois. "La concession est une violation des droits fondamentaux, le gouvernement nous a livré aux Chinois", dit-elle sans ambages. Les résultats de ses recherches ont été publiés dans un livre paru en août 2013

Dans cet ouvrage, l’avocate critique notamment le fait que le contrat autorise Wang Jing à exploiter toutes les ressources du Nicaragua qui lui sembleraient nécessaires aux chantiers en question. Sont concernés les terres, l’eau, les ports et l’espace aérien. Wang Jing peut même demander au gouvernement nicaraguayen de procéder à des expropriations sans devoir indemniser les victimes. Le contrat n’engage la responsabilité de l’entreprise dans aucun domaine : à tout moment, cette dernière peut interrompre le chantier. En revanche, en cas de litiges juridiques ou de lois nationales qui retarderaient la construction, le maître d’ouvrage Wang Jing peut exiger des indemnités.

 

Une concurrence pour le canal de Panama

Un canal interocéanique à travers l’Amérique centrale : l’explorateur Alexander von Humboldt en rêvait déjà au début du XIXe siècle. Un siècle plus tard, ce rêve devient réalité : après 20 ans de travaux, le canal de Panama est inauguré en 1914. Aux navires qui l’empruntent, il permet d’éviter un détour de 15 000 kilomètres. Aujourd’hui le canal qui traversera le Nicaragua vise un objectif encore plus ambitieux. Sa mise en service est prévue pour 2020. Quelques données comparatives :  

Le nouveau canal sera beaucoup plus long, mais aussi plus profond et plus large que celui du Panama, l’objectif étant de permettre la traversée de porte-conteneurs encore plus gros.

 

 

Ces dimensions rendent le canal du Nicaragua plus attractif que son concurrent. Pour autant, même le consortium chinois HKND (Hongkong Nicaragua Investment) estime que le trafic sera moins important que sur le canal de Panama.

 

 

Les entreprises chinoises en Amérique latine

"L'arrivée de groupes chinois en Amérique centrale, jusque-là chasse gardée des Etats-Unis, est un phénomène vraiment récent", explique Ronald Arce, chercheur au Centre latino-américain pour la compétitivité et le développement durable (CLACDS), au Costa Rica. "Mais si le canal finit par être construit, la présence des entreprises chinoises dans toute la région se multipliera", affirme-t-il. "Peu à peu, la Chine essaie de se positionner dans toute la zone de l'Amérique centrale et des Caraïbes", souligne Jaume Giné, spécialiste de la Chine à l’école de commerce Esade. Ses cibles : énergie, télécommunications, infrastructures.

Un dossier web de Uwe-Lothar Müller, Judith Kormann, Léa Desrayaud et Janina Schnoor.

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016