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Netflix : la guerre de Troie a bien lieu

Pays : France

Tags : netflix, vod, SVod

Six pays européens accueillent aujourd’hui et dans les prochains jours Netflix : la France, l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Belgique et le Luxembourg. L’accueil réservé au leader de la SVoD (vidéo à la demande avec un abonnement mensuel) diffère peu dans ces six pays et dépoussière le paysage audiovisuel : les services de VoD européens montrent leurs crocs et passent à l’offensive. Mais il est un pays parmi ces six qui voit encore plus mal l’arrivée de cet américain : la France. Le motif invoqué ? Le viol de l’exception culturelle si chère à l’Hexagone. Mais est-elle réellement justifiée ? La consommation de VoD a été dopée en France et en Allemagne notamment, après la simple annonce de l’arrivée de Netflix. Focus sur les enjeux de cette guerre entre un américain débarquant en Europe et des opérateurs internet prêts à en découdre.

Netflix, l’insatiable

Netflix est le leader mondial de SVoD, il compte 50 millions d’abonnés dans le monde entier, plus de 4 milliards de dollars de chiffres d'affaires et un catalogue de près de 100.000 titres. Il ne diffuse pas seulement, mais produit des séries qui connaissent un succès incontesté : "House of Cards" ou "Orange is the New Black". 

 

Mais ce n’est pas tout : Netflix s’adapte aux marchés qu’il veut conquérir. En France, elle a fait appel à la société Federation Entertainment pour tourner "Marseille" : c’est donc le producteur de "Sous le Soleil", Pascal Breton, qui s’attelle à lourde tâche de créer une série française tournée à l’américaine pour les français… Comme il le dit lui-même dans le New York Times du 15 septembre : "La fiction française, c’est un peu comme la politique à l’ancienne : un peu lente, avec des personnages que parlent trop et un tout qui est très bien écrit" dit-il. "Il n’y a pas du tout la même tension que les séries étrangères et nous allons rattraper ce retard. C’est cela que Netflix nous offre."

 

L’ogre Netflix

Ce glouton ne s’arrête pas là : Netflix s’est doté d’une bande passante d’1 tb/sec, un chiffre monstrueux qui correspond à celle d’un fournisseur d’accès à internet de 5 millions d’internautes. Avec une telle capacité, l’entreprise américaine met toutes les chances de son côté pour éviter un engorgement et des ralentissements de son site. Il faut dire que le soir aux USA, Netflix occupe 40% du trafic internet, Youtube 20%.  Il met aussi à disposition des fournisseurs d’accès 1/10 de cette bande passante, un chiffre qui ne peut pas être suffisant en cas de pic d’affluence. Conséquence : les FAI français sont contraints de payer pour permettre à leurs abonnés de voir leurs séries sur Netflix sans saccade. Ou de prendre le risque de connaître une hausse de désabonnements vers un autre opérateur proposant une fluidité du trafic. 

 

"Aucun opérateur n'a envie d'être le cheval de Troie de Netflix"... 

AFP / Source anonyme chez un opérateur  - 15/09/2014

La résistance s’organise

A court terme, les acteurs français pourront faire résistance, grâce aux box des opérateurs -un foyer sur quatre est équipé d'une box pour recevoir la télévision. Free, Orange, Sfr, Numericable ou Canal + : chacun d’entre eux ont la main sur l’éditorialisation de leur offre. Il est fort à parier que Canal+ ne fera aucun effort pour mettre en avant -voire même de rendre disponible- la toute nouvelle plateforme de SVoD. Idem pour Numericable, qui lance, le même jour son offre LaBox Series, 3000 épisodes de séries mis à disposition de ses abonnés. A l’heure actuelle, ces opérateurs n'ont pas trouvé d'accord commercial avec Netflix et ne diffusent pas son service via leur box, sauf Bouygues qui est le seul opérateur français à avoir signé un accord le jour du lancement officiel de la plateforme de VoD. Cette résistance risque de se montrer assez rapidement vaine : comment les opérateurs pourront-ils résister face à une forte demande des abonnés ? 

 

2,3

En milliards de dollars - Investissement actuel de Netflix pour l’achat et la production de programmes

 

A long terme, Netflix est, de loin, le mieux positionné pour cannibaliser la diffusion de toutes les séries américaines. Et comme les Français sont autant friands de Bic Mac que de séries US, la situation risque de se compliquer pour les offres made in France.

 

Netflix, tout le monde en profite déjà…

Le paradoxe est là : avant même son arrivée, Netflix a donné un coup de fouet à la consommation de SVoD dans les pays envahis. Canal Play a engrangé une hausse significative du nombre de ses abonnés, "passant de 380 000 à 500 000 abonnés depuis janvier", selon Manuel Alduy, directeur de Canal OTT ("Over The Top", diffusion par Internet). Alors que Canal + peinait à pérenniser Canal Play depuis son lancement il y a trois ans, il semblerait que la médiatisation de Netflix ait, par la même occasion, médiatisé le principe même de la SVoD -l’accès à un catalogue de série et de films en illimité pour un moindre coût.

 

Est-ce que Netflix va nous effacer? J'ignore ce qui va se passer, mais nous sommes bien préparés.

Andreas Heyden, directeur de Maxdome - 09/2014

En Allemagne, il en va de même, on se prépare et on fait évoluer une offre qui a pris la poussière faute de concurrence : Sky Deutschland, une entreprise allemande de TV payante, a réduit l'abonnement mensuel pour son service de SVoD, Snap, passant de 9,90€ à 3,99€. Maxdome, la filiale de VoD de ProSiebenSat.1 vient d'acheter les droits de diffusions de séries américaines. Cette dernière possède 44% de parts de marché, 60 000 titres disponibles et est aussi présente en Autriche. 

 

Fleur Pellerin ; "L’arrivée de Netflix va sans aucun doute stimuler l’innovation chez les concurrents"

"Je suis assez sereine et note avec satisfaction que les chaines et les acteurs français de l’audiovisuel se sont mis en ordre de marche pour réagir à l’arrivée de Netflix. Cela va sans doute stimuler l’innovation chez les concurrents, et je trouve ça plutôt sain. Maintenant, Netflix a également choisi d’investir dans la création de contenus originaux français et d’acheter beaucoup de droits. Le catalogue va contenir beaucoup de titres français. D’ailleurs j’ai vu "Le mépris" et d’autres classiques de la nouvelle vague. Je souhaite donc que l’offre légale puisse se développer en France, car le meilleur rempart contre le piratage est d’avoir des services de vidéos à la demande (VoD) et de vidéo à la demande avec abonnement (SVoD) avec de beaux catalogues, des séries qui plaisent aux spectateurs, des films récents et moins récents. Je pense que l’important est d’avoir un paysage dans lequel on puisse avoir le choix. Le fait d’investir dans la création, ce sont des obligations qui pèsent sur les services de vidéos à la demande. Il y a des discussions avec ces services pour voir de quelle manière on peut l’inciter davantage à innover, à promouvoir de l’investissement dans de la création française de qualité. Ce sont des discussions que j’entreprends maintenant avec l’ensemble des acteurs." (Fleur Pellerin, le 15/09/2014 – Propos recueillis par Lionel Jullien.) 

Dernière màj le 8 décembre 2016