|

Syrie : un dialogue indirect et une issue incertaine

Pays : Suisse, Syrie

Tags : ONU, Guerre civile, Bachar al-Assad, Etat Islamique

A reculons et en multipliant les signes de défiance, le régime de Damas et l'opposition syrienne s'apprêtent à donner une chance aux efforts diplomatiques déployés à Genève pour pacifier le pays. Les ennemis syriens, qui n'ont plus échangé depuis une première tentative avortée de médiation en 2014, ne sont pas encore prêts à discuter directement. Loin de là. Mais ils ont accepté d'être formellement reçus en ce début de semaine par l'émissaire de l'Onu Staffan de Mistura, dans le cadre solennel du Palais des Nations Unies, à Genève.

L'Onu veut instaurer un dialogue indirect

"Dans les six mois, une gouvernance crédible, inclusive et non sectaire"

Résolution S/RES/2254 (2015) du Conseil de sécurité des Nations Unies

La communauté internationale cherche une issue à la guerre en Syrie qui, depuis mars 2011, a fait plus de 260 000 morts et poussé des millions de personnes à quitter leur foyer. Adoptée le 18 décembre par le Conseil de sécurité de l'Onu, la résolution S/RES/2254 (2015) fixe la feuille de route à ces négociations. Se disant "extrêmement préoccupé par les souffrances que continue d’endurer le peuple syrien, la situation humanitaire terrible qui continue de se détériorer, la poursuite d’un conflit qui demeure caractérisé par une violence brutale, les conséquences néfastes du terrorisme et l’idéologie extrémiste violente qui le nourrit", le Conseil de sécurité estime que "le seul moyen de régler durablement la crise syrienne est un processus politique ouvert, conduit par les Syriens, répondant aux aspirations légitimes du peuple syrien" et soutient une démarche qui met en place "dans les six mois, une gouvernance crédible, inclusive et non sectaire", les modalités d’une nouvelle constitution et "la tenue, dans les dix-huit mois, d’élections libres et régulières".

Staffan de Mistura, envoyé spécial de l'Onu pour la Syrie

Pour arriver à ses fins, Staffan de Mistura veut instaurer un dialogue indirect entre les deux camps, avec des émissaires chargés de faire la navette. Ce processus pourrait s'étendre sur six mois, conformément au délai fixé par les Nations Unies pour aboutir à une autorité de transition. Malgré le fossé entre les parties, l'envoyé spécial de l'Onu pour la Syrie s'est dit "optimiste et déterminé" à poursuivre ses efforts : "C'est une occasion historique qui ne doit pas nous échapper." Dans un rare message vidéo, le secrétaire d'Etat américain John Kerry a aussi lancé un appel solennel aux ennemis syriens pour qu'ils "saisissent" cette occasion de mettre un terme à près de cinq ans d'une guerre meurtrière et destructrice.

Si ces tractations s'engagent, elles ne devront en aucun cas permettre d'amnistier les auteurs de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité, a tenu à souligner le haut-commissaire de l'Onu pour les droits de l'Homme. "Nous espérons qu'au cours des négociations, les médiateurs insisteront bien évidemment sur ce point auprès des parties au conflit", a déclaré Zeid Ra'ad Al Hussein.

L'opposition syrienne tente d'obtenir des gages pour les civils...

Salem al-Meslet, porte-parole du Haut comité des négociations

Le Haut comité des négociations (HCN), une coalition d'opposants politiques et de représentants de groupe armés soutenue et financée par l'Arabie saoudite, a longtemps hésité avant de se rendre à Genève. Car avant d'entrer dans toute forme de dialogue avec le régime du président Bachar al-Assad, les opposants réclament des mesures humanitaires : la fin des bombardements sur les civils, la libération des villes assiégées et la libération de trois mille femmes et enfants détenus arbitrairement dans les geôles du régime. "Je ne comprends pas pourquoi le régime continue à affamer des femmes et des enfants", a ainsi lancé dimanche soir un de ses porte-parole Riad Nassan Agha, en référence à la ville assiégée de Madaya, où quarante-trois personnes sont mortes de faim depuis le 1er décembre selon Médecins sans frontières.

Une première rencontre formelle entre l'opposition et Staffan de Mistura a finalement bien eu lieu, lundi après-midi, au Palais des Nations. "Nous avons reçu des messages très positifs de la part de l'envoyé spécial de l'Onu", a déclaré l'un des porte-parole du HCN, Salem al-Meslet, à l'issue de cette réunion, affirmant que l'opposition "fera tout pour faire partie du processus politique".

... mais le régime lui accorde peu de crédit

Bachar al-Jaafari, ambassadeur de la Syrie à l'Onu

Malgré l'urgence humanitaire, la partie est loin d'être gagnée, tant la méfiance est grande entre les deux camps, qui ont multiplié les actes de défiance. La délégation de l'opposition est menée par le général Mohammed Allouche, membre du bureau politique du groupe armé rebelle Jaïch al-Islam, un mouvement d'inspiration salafiste que le régime de Bachar al-Assad qualifie de "terroriste" et met dans le même sac que les djihadistes du groupe Etat islamique. L'émissaire de Damas, l'ambassadeur syrien à l'Onu Bachar al-Jaafari, a accusé la délégation de l'opposition de n'"être ni crédible, ni sérieuse"

L'Onu, qui avait rencontré vendredi la délégation du régime, a repoussé à mardi une nouvelle rencontre initialement prévue lundi matin. Ce report vise, selon une porte-parole des Nations Unies, "à permettre à Steffan de Mistura de rencontrer d'abord le HCN". Ces discussions officieuses retardent l'ouverture des pourparlers officiels.

L'épineuse question de la participation des Kurdes

En plus du régime syrien et du Haut comité des négociations, le Conseil démocratique syrien, une alliance d'opposants kurdes et arabes, devait participer aux négociations de Genève mais a décidé de se retirer tant que six de ses délégués kurdes et turcoman n'auront pas été invités par l'Onu, selon un de ses membres. 

En savoir plus...

La Turquie au bord d'une guerre civile : notre dossier

La participation ou pas des Kurdes aux négociations intersyriennes dans la ville suisse a suscité une controverse. La Russie, alliée du régime de Damas, estime qu'aucune négociation ne pourrait donner de résultats sans eux, tandis que la Turquie, qui redoute particulièrement les velléités d'indépendance kurde, juge leur présence inacceptable. Le Parti de l'union démocratique (PYD) est en pointe dans la lutte contre l'Etat islamique (EI) dans le nord de la Syrie mais il est considéré par Ankara comme une émanation du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), son ennemi numéro 1.

Les groupes djihadistes exclus des négociations

En savoir plus...

Etat islamique versus Al-Qaïda, une guerre d'influence et de territoire : notre carte

Le chaos syrien a permis l'essor de l'EI, qui a conquis de larges pans du territoire, où se forment des djihadistes étrangers comme les auteurs des attentats de novembre à Paris. Dimanche, un attentat anti-chiite revendiqué par l'EI a encore tué au moins soixante-dix personnes, près de Damas. Acteur clé du conflit syrien, l'EI n'a néanmoins pas été invité à la table des négociations, car l'organisation est considérée comme terroriste par l'immense majorité des pays membres des Nations Unies. La résolution 2254 prévoit d'ailleurs que le cessez-le-feu ne s'applique pas "aux actions offensives ou défensives" menées contre l'EI ou le Front al-Nosra, groupe djihadiste lié à Al-Qaïda. Le Conseil de sécurité"demande" ainsi aux États-membres "d’éliminer le sanctuaire qu’ils ont créé sur une grande partie des territoires de la Syrie".