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La Thaïlande a un nouveau roi

Pays : Thaïlande

Tags : Rama IX, Bhumibol Adulyadej, Chakri

La Thaïlande s'apprête à couronner un nouveau roi. Le prince Maha Vajiralongkorn, fils du défunt Rama IX, sera proclamé roi jeudi, peu après avoir participé à une cérémonie en l'honneur de son père. Rama IX, connu sous le nom de Bhumibol Adulyadej, neuvième monarque de la dynastie des Chakri, au pouvoir depuis 1782, est mort le 13 octobre à 88 ans. Il détenait le record du plus long règne d’un monarque en vie, avec 70 ans passés sur le trône. Rares sont les Thaïlandais et les Thaïlandaises qui se souviennent de jours passés sans leur roi, monté sur le trône en 1946 à 19 ans. Il représentait le soleil et la lune, littéralement. Les Thaïs se réfèrent à lui comme Nai Luang ou Chao Chiwit, "le Roi” ou “Seigneur de la vie”. Voici le portrait que nous lui avions consacré.

Bhumibol Adulyadej, aussi appelé Phumiphon Adunlayadet, naît en 1928 à Cambridge, dans le Massachussets. Son père, le prince Mahidol Adulyadej, aussi considéré comme le père de la médecine moderne en Thaïlande, poursuit des études en santé publique à l’Université d’Harvard. Après la mort prématurée de Mahidol Adulyadej en 1929, la famille déménage en Suisse où le futur roi est scolarisé à l’Ecole nouvelle de la Suisse romande. En 1945, il obtient un baccalauréat de lettres au Gymnase classique cantonal de Lausanne, spécialisé en littérature française, latin et grec. La princesse Srinagarindra et ses trois enfants rentrent en Thaïlande après l’annonce de la fin de la Deuxième guerre mondiale.  

 

La genèse de son règne
Rama IX, Rama VIII
Les frères rois Rama IX et Rama VIII

Depuis 1935, c’est le jeune Ananda, Rama VIII, frère aîné de Bhumibol, qui est officiellement à la tête du royaume même si les affaires courantes sont gérées par un conseil de régence. Un coup de feu fait vaciller le cours de l’histoire royale. Le 9 juin 1946, Ananda Adulyadej meurt à 21 ans après avoir reçu une balle de pistolet en pleine tête, dans son lit. Après ce drame, dont la nature accidentelle reste la thèse officielle, Bhumibol devient roi, à 19 ans. Son oncle assure la régence pour lui permettre de continuer à voyager, en Suisse, en France. Le roi se lance dans des études de sciences politiques pour se préparer à l’immense tâche qui l’attend. A Paris, il rencontre Sirikit Kitiyakara, fille de l’ambassadeur de Thaïlande en France. Elle reste souvent à son chevet après l’accident de voiture qui lui coûte l’usage de son œil droit. Ils apprennent à faire connaissance et se marient à Lausanne le 28 avril 1950.

Une semaine après, Bhumibol Adulyadej est couronné officiellement au Palais Royal de Bangkok et devient Rama IX. Durant la majeure partie de son règne, il fait l’objet d’une dévotion totale des habitants du pays et s'attache à remplir la mission qui sied à un roi bouddhiste : préserver l'ordre cosmique, moral et social du royaume selon les vertus de la religion millénaire. Comme son grand-père le roi Chulalongkorn (Rama V), il est considéré comme l’idéal du roi bouddhiste moderne et le père bien-aimé de la nation. Rama V reste dans les annales comme le roi qui a épargné à la Thaïlande les affres de la colonisation tout en lançant un vaste programme de construction et de réformes politiques et sociales.

 

Un roi omniprésent
AFP

Chaque séance de cinéma, concert, pièce de théâtre joués en Thaïlande débutent par l’hymne royal Sansoen Phra Barami (“Glorifier son prestige” en thaï), composé il y a un siècle, tandis que chaque programme à la télévision et à la radio commence et finit également par ce chant. Tous les jours, le bulletin d’information de toutes les télévisions s’ouvre sur les nouvelles et activités de la famille royale. Tous les lundis, une part substantielle de la population porte un T-shirt jaune, la couleur du roi, né un lundi.

La plupart des routes et croisements du pays sont ornés d’impressionnants portraits de la famille royale dans des cadres dorés et chaque maison ou commerce héberge un portrait du roi : le roi avec un appareil photo, le roi qui joue au saxophone, le roi qui tire au pistolet, le roi en visite dans les rizières, le roi avec Elvis Presley, qu’il a rencontré dans les studios Paramount en 1960. Sur ces photos, on le voit muni de quatre attributs qui au fil du temps ont dessiné les contours de son hagiographie visuelle, témoins de son intérêt pour le pays et ses sujets : un walkie-talkie, un appareil photo, une carte topographique, un stylo.

 

Des images qui véhiculent l'idée d'un roi travailleur au service de son peuple, en accord avec son temps. Un leader de la nation, concerné par les catastrophes naturelles qui touchent son pays, les défis environnementaux et les progrès de la recherche technologique. 

 

Rama IX, un roi "développeur"
Portrait du roi Rama IX et de sa femme

Au début de son règne, pendant la gouvernance du général Plaek Pibulsonggram (1951–1957), Bhumibol Adulyadej remplit un rôle cérémonial. Puis il endosse les habits d'un “roi développeur” lors de la  période Sarit Dhanarajata (1958 -1963) et initie une multitude de projets royaux, dans le domaine de la santé, l’éducation et l’urbanisation dans les différentes provinces du royaume. Il participe aux cérémonies publiques et délivre les diplômes universitaires aux étudiants. 

Lorsque le premier ministre Général Prem Tinsulanonda (1981–1987) est au pouvoir, la relation entre la monarchie et le gouvernement est à son apogée. Plus tard, Prem Tinsulanonda devient le plus proche conseiller du roi ainsi que le président du Conseil Privé, un corps composé de 18 membres nommés directement par le roi.

Le roi Rama IX est considéré par la population comme le chef spirituel et la plus haute autorité morale de la nation. Il navigue dans le tumultueux XXe siècle, au gré des tensions et crises entre partis et factions, durant lesquelles il est vu comme un médiateur efficace et un arbitre estimé. Il est vu comme un pilier intègre et dévoué dans une arène politique chaotique, détaché de la trivialité des affaires quotidiennes, par une population passée à la moulinette de 17 constitutions, 27 premiers ministres, 19 coups d’Etat, dont 12 qui ont abouti à un régime militaire plus ou moins long, et des massacres de citoyens manifestants en 1976, 1992 et 2010. En 1973 et en 1992, le roi joue un rôle clé dans la transition de la Thaïlande vers un système démocratique en forçant les représentants de camps ennemis à trouver un accord.

Il soutient aussi directement certaines politiques, comme la guerre à la drogue, menée par Thaksin Shinawatra, Premier ministre de l'époque, en 2003. La campagne acharnée contre les revendeurs et consommateurs de drogue, qui provoque 2500 morts, est critiquée à l’international pour sa violence et son impunité mais est défendue comme un symbole fort de la moralité traditionnelle thaï à l’intérieur du pays. Dans les dix dernières années qui voient le conflit entre chemises jaunes et chemises rouges polariser le pays, il est de moins en moins présent sur la scène publique, affaibli par l'âge et la maladie. 

 

Ecrivain, musicien et scientifique

Toute sa vie, il s’adonne à différentes passions, comme la photographie, le jazz, la voile et les progrès techniques. Il apparaît souvent avec un reflex autour du cou, massivement imité par des milliers de photographes amateurs thaïs. Les plus fortunés d’entre eux ont acquis le Leica M6 plaqué or, lancé à l’occasion de son jubilé, le reste a adopté les différents Canon utilisés par leur souverain, qui a consciencieusement pris des clichés de ses proches, ses voyages, des projets de développement dans le pays sur plusieurs décennies. Il a écrit des livres, dont un sur sa chienne adorée, Tongdaeng, s'est consacré à la peinture à l’huile, a construit son propre bateau, a moulé de nombreuses amulettes sacrées et a joué au saxophone avec la légende du jazz Benny Goodman. Il a composé un vaste répertoire jazz “avec une touche thaïe” dont l’un des morceaux les plus célèbres est Falling Rain. Dans le documentaire “Gitarajan - Le roi et sa musique” produit par le Bureau de l’Identité nationale (avec sous-titres en anglais), on le voit jouer de la trompette sur la plage accompagné de dizaines de musiciens. Enfin il est le seul monarque thaï à avoir obtenu un brevet scientifique pour son invention du RX2, un dispositif d’aération pour purifier l’eau.  

 

 

Le monarque le plus riche du monde

Parallèlement à cette image affable d’un roi proche du peuple, patron des arts et génie des sciences, il était aussi le monarque le plus riche du monde, loin devant les souverains du Golfe, le roi du Maroc ou encore les princes de Monaco et du Liechtenstein. Sa fortune, estimée à plus de 30 milliards de dollars par Forbes, provient des investissements gérés par le Bureau des Biens de la Couronne (Crown Property Bureau), essentiellement dans l’immobilier, la propriété terrienne, le secteur bancaire, hospitalier, des assurances et l’industrie du ciment. Le CPB administre aussi 7000 hectares de terre et loue des dizaines de milliers de propriétés. En 2000, à l’occasion du cinquantième anniversaire de son couronnement, le roi a reçu en cadeau de la part de chefs d’entreprises thaïs le Golden Jubilee, le plus gros diamant à facettes du monde, de 545 carats. Il est estimé à 12 millions de dollars et est exposé au Musée royal de Bangkok.

 

Des problèmes de santé récurrents
Rama IX en 2010

Au début des années 2000, le roi enchaîne les soucis de santé, problèmes de rein, de coeur, pneumonies, hernies, il est même opéré du cerveau. Il fait des allers-retours entre l’hôpital Sirijat de Bangkok et le palace Klai Kangwon à Hua Hin, au sud-ouest du pays. Tout le pays a compris la gravité de la situation ce dimanche 9 octobre, lorsque le palais (Royal Household Bureau) a publié un communiqué informant de l’état de santé instable de Bhumibol Adulyadej, qui a dû subir une hémodialyse et l’administration de nouveaux médicaments après une brutale chute de tension. Toujours selon le RHB, ses docteurs ont demandé la permission au Conseil royal que le roi puisse cesser ses devoirs officiels. Le plus probable est qu'à ce moment ses pouvoirs aient été transférés de facto à son fils, le prince héritier Maha Vajiralongkorn, qui ne jouit pas de la même popularité que son père. 

Mais les discussions sur le passé, le présent et l’avenir de la monarchie et les rumeurs qui entourent la succession sont impossibles. Toute diffamation, insulte ou menace à l'adresse du roi, de la reine, du prince héritier ou du régent est punie par l’article 112 du code pénal, plus communément appelé crime de lèse-majesté. Selon l’article, à l'interprétation et l'application larges, toute critique, débat public ou privé et même un commentaire sous un post Facebook à propos de la famille royale sont totalement prohibés, au risque de peines de prison allant de trois à quinze ans. 

Hopital

La disparition du roi laisse une veuve, sa femme Sirikit Kitiyakara et quatre orphelins, un fils, Maha Vajiralongkorn, et trois filles, Ubolratana Rajakanya, Chulbhorn Walailak et Maha Chakri Sirindhorn. Après la mort de Rama IX, le plus grand défi est de s’accorder sur la nouvelle place de l’institution royale dans une société thaïlandaise désormais déboussolée, de plus en plus divisée et diversifiée.

Dernière màj le 1 décembre 2016