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Migration : l’Afrique, gendarme de l’Europe

Pays : Union européenne

Tags : Migration, Afrique, Réfugiés, crise des migrants, Europe

Depuis la vague migratoire de 2015, l’Union européenne veut empêcher les exilés d’arriver sur son sol. Elle a mis en place des accords avec les pays africains, pour qu’ils prennent en charge le contrôle des flux migratoires sur leur territoire, en échange d’une aide financière. Une forme "d’externalisation" des frontières européennes qui n’est pas sans conséquences pour les conditions de vie des exilés.  

Aider les pays en crise à se développer pour éviter que leur population ne soit poussée à l’exil : sur le papier, l’intention est louable. C’est ainsi qu’a été présenté l’objectif du "Fonds fiduciaire de l’UE pour l’Afrique" mis en place en novembre 2015 par la Commission européenne.

Vingt-cinq pays membres de l’UE ainsi que la Norvège et la Suisse se sont engagés à contribuer à ce fonds, dont l’ambition était de "participer à l’encouragement de la stabilité" en Afrique et de "contribuer à une meilleure gestion de la migration en agissant sur (s)es causes profondes". L’aide est destinée aux pays d’Afrique du Nord, de la région du Sahel et du lac Tchad ainsi que de la Corne de l’Afrique.

Son montant, fixé à 3,1 milliards d’euros, n’est “clairement pas suffisant”, a déploré Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, lors d’une conférence de presse le 19 octobre dernier. D’autant que plusieurs États n’ont pas débloqué tous les fonds promis. L’Allemagne, par exemple, n’a versé que 23 millions d’euros sur les 51 millions annoncés. La France n’a promis et versé que 3 millions d’euros.

La sécurité au détriment du développement

Au-delà du montant, le principe-même de ce type de mécanisme fait l’objet de critiques. D’abord, parce que de nombreux projets présentés comme une aide au développement sont en réalité surtout utilisés pour renforcer les contrôles aux frontières.

L’Organisation internationale pour la migration (OIM), affiliée depuis 2016 à l’ONU, est responsable de la majorité des projets dédiés à l’aide au développement en Afrique subsaharienne. En 2015 et 2016, 543 projets ont été conduits par l’organisation, pour un montant de 890 millions d’euros. Un budget financé par l’UE et la communauté internationale.

Les objectifs principaux de l’organisation : assurer une assistance humanitaire et restaurer la "stabilité des communautés". Mais au Mali par exemple, l’OIM soutient surtout les mesures de renforcement des contrôles aux frontières et sur les routes migratoires. 

L’ONG Human Rights Watch rappelle d’ailleurs que l’OIM est une organisation mandatée par des Etats, qui fonctionne plus sur le modèle d’une entreprise que selon des principes humanitaires.

 

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Le président français Emmanuel Macron embrasse le chef d'État tchadien Idriss Deby, lors d'un sommet du G5 au Sahel le 2 juillet 2017.  © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT, AFP

 

Mélange des genres

 

On mélange la question de la migration, celle du terrorisme et de la sécurité, et celle du développement des pays africains."

Nicanor Haon - 03/11/2017

Nicanor Haon travaille au bureau du droit des migrants de la FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme). Contacté par ARTE Info, il explique que les accords entre l’UE et l’Afrique sont intrinsèquement biaisés, car "on mélange la question de la migration, celle du terrorisme et de la sécurité, et celle du développement des pays africains".

Or pour cet expert des questions migratoires, "lier la migration au terrorisme revient à traiter les migrants comme des ennemis, et lier le développement à la migration conduit à financer des barbelés, des centres de rétention plutôt que des structures qui bénéficient vraiment à la population."

Un "chantage européen"

La politique d’externalisation des frontières européennes était déjà dénoncée en mai dernier lors d’une session de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples à Niamey, au Niger. La FIDH pointait ainsi du doigt ce type d’accords :

"Le choix des États [africains] de céder à ce chantage européen et d’accepter de surveiller la circulation des citoyennes et citoyens africain-e-s en jouant le rôle de "gendarmes de l’Europe" a des conséquences dramatiques en matière de violations des droits humains".

Fermer les yeux sur les droits de l’homme

Ainsi, l’activité des garde-côtes libyens pour empêcher la traversée des migrants force les exilés à revenir en Libye, où ils risquent de subir des tortures et violences sexuelles. La Libye doit d’ailleurs recevoir près de 200 millions d’euros de la part de l’UE pour renforcer le contrôle à ses frontières, dans le cadre du Fonds fiduciaire.

C’est l’autre aspect dénoncé : ces accords signés par l’UE engagent des pays peu scrupuleux des droits de l’homme comme la Libye, mais aussi le Soudan, dont la FIDH rappelle que "le président fait l’objet de deux mandats d’arrêts de la Cour pénale internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre". 

Bloquer les exilés toujours plus loin

Dans la même logique, la France a annoncé fin août sa décision de traiter les demandes d’asile directement dans des centres d’accueil au Niger et au Tchad. Les missions de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et des apatrides) pour identifier les personnes éligibles à l’asile en France ont commencé fin octobre. Le gouvernement a annoncé que 10 000 réfugiés identifiés par ce biais seraient accueillis ces deux prochaines années.

Pour Nicanor Haon, "traiter les demandes d’asile en dehors du sol européen, c’est contourner le principe de non-refoulement". En effet, la convention de Genève et la convention européenne des droits de l’homme interdisent le fait de refouler des demandeurs d’asile sur le sol européen. Installer des centres sur un autre continent pour traiter les demandes produit le même effet : empêcher les demandeurs d’asile d’atteindre l’UE.

En outre, les entretiens menés directement dans les pays africains sont "un leurre", d’après Nicanor Haon, car ils sont uniquement ouverts "aux personnes qui sont déjà sous la protection du Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés", (HCR) donc déjà identifiées comme éligibles au droit d’asile. Dans ce contexte, l'espoir pour ceux qui n'ont pas été auditionnés au préalable par le HCR d'obtenir l'asile dans un pays de l'Union est très mince. 

 

 

Dernière màj le 6 novembre 2017