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Migrants : les divergences derrière le consensus

Pays : Union européenne

Tags : Migration, migrants, crise des migrants, politique européenne, Quota

Les dirigeants des États membres de l’UE se sont réunis jeudi à Bruxelles pour un Conseil européen de deux jours aux allures de champ de bataille. Au programme : la défense, l’économie, le Brexit et surtout la crise migratoire. Ce dernier point a nécessité des heures de négociations, tant il divise les Européens, comme l’ont récemment montré les tensions entre la France et l’Italie, ainsi que la crise gouvernementale allemande et les polémiques sur l’accueil des bateaux sauvant des migrants en mer, comme l’Aquarius et le Lifeline. ARTE Info fait le point sur les positions des uns et des autres.

L’Italie : empêcher les départs vers l'Europe

Le 10 juin, l’Italie ferme ses ports à l’Aquarius, le navire de l’ONG SOS Méditerranée, à bord duquel se trouvent plus de six cents migrants secourus en mer. Quelques jours plus tard, l’histoire se répète avec le porte-conteneur danois Maersk Line, bloqué au large des côtes siciliennes avec cent-huit exilés à son bord, et avec le bateau allemand Lifeline, finalement accueilli à Malte mercredi soir. Les critiques du président français Emmanuel Macron, qui a mis en cause le "cynisme" italien, ont été très mal reçues à Rome.

Ces décisions n’ont rien d’anecdotique : elles témoignent de l’intransigeance du nouveau gouvernement italien, une coalition entre le Mouvement 5 étoiles, de formation populiste, et le parti d’extrême droite la Ligue du Nord. Cette dernière défend une politique très dure à l’égard des migrants, comme le résume son ministre de l’Intérieur Matteo Salvini : "Nous ne pouvons pas accueillir un réfugié de plus", qui accuse les ONG d’aider les passeurs. Le dirigeant a par ailleurs appelé à "dépasser" ou à réformer le règlement européen de Dublin, qui prévoit que les migrants doivent déposer leur demande d’asile dans le premier pays dans lequel ils sont arrivés, ce qui provoque une forte pression sur des pays comme la Grèce ou l’Italie.

Lors d’un mini-sommet qui a eu lieu le week-end dernier, Rome a détaillé ses propositions : l’installation de "centres d'accueil et d'identification" au sud de la Libye, avec qui l’Italie coopère activement. Les autorités maritimes italiennes viennent d’ailleurs de déléguer aux garde-côtes libyens la responsabilité des opérations de secours au large du pays. L’objectif est clair : empêcher les migrants de partir vers l’Europe.

 

La Libye partage des frontières avec le Tchad, le Soudan et le Niger. Elle est le point de passage obligé des migrants africains se rendant en Europe via la Méditerranée. La Libye est un enfer pour les exilés : beaucoup d’entre eux sont rançonnés, torturés et victimes de trafic d’être humains.La Libye partage des frontières avec le Tchad, le Soudan et le Niger. Elle est le point de passage obligé des migrants africains se rendant en Europe via la Méditerranée. La Libye est un enfer pour les exilés : beaucoup d’entre eux sont rançonnés, torturés et victimes de trafic d’êtres humains.

 

Autriche : des camps hors de l'UE pour les déboutés de l'asile

Le chancelier autrichien Sebastian Kurz a la même vision que l’Italie et la CSU allemande, avec lesquelles il veut former un "axe" contre l’immigration illégale. Le dirigeant est arrivé au pouvoir en octobre 2017, après avoir fait campagne sur cette question. Il veut créer des camps de l’UE pour les demandeurs d’asile déboutés et, sur le plan intérieur, a présenté des mesures restreignant les aides sociales accordées aux demandeurs d’asile. L’Autriche prendra la présidence européenne le 1er juillet et elle en profitera probablement pour promouvoir ses idées.

Les autorités autrichiennes ont mis en scène leur politique migratoire mardi en simulant un assaut de réfugiés à Spielfed, à leur frontière avec la Slovénie, même si le passage y est aujourd’hui quasi-impossible. Selon le ministère de l’Intérieur, seules cinq mille demandes d’asile ont été déposées au cours du premier trimestre 2018.

 

 

France : répartir et renvoyer les migrants dès leur arrivée en Europe

"Hypocrites" et "arrogants" : telles sont les critiques faites par l’Italie à la France et à son président, qui a critiqué le refus des autorités italiennes d’accueillir ONG et migrants secourus en Méditerranée. Le chef de l’État se présente comme un homme ouvert et dit avoir "la volonté d'être humain et efficace", mais il n’a accueilli aucun des navires aidant les migrants en mer et son gouvernement est à l’origine d’une loi asile-immigration particulièrement dure, adoptée le 27 juin en première lecture au Sénat. L’attitude des autorités aux frontières françaises est aussi très critiquée : la Cimade dénonce le nombre de "non-admissions" (ou de refus d’entrées) aux frontières (principalement à la frontière italienne), qui aurait augmenté de 34% en 2017 par rapport à l’année précédente. L’association, qui défend les droits des migrants, y voit "un détournement de la lutte antiterroriste pour contrôler la migration", puisque les contrôles aux frontières ont été réintroduits après les attentats du 13 novembre 2015. 

À l’issue du mini-sommet du 23 juin, la France et l’Espagne ont proposé la création de "centres fermés" sur les côtes européennes où débarquent les migrants. Leur situation y serait étudiée et les exilés pouvant prétendre au droit d’asile seraient répartis dans les différents États membres de l’UE, tandis que les autres seraient renvoyés dans leur pays d’origine. Ces centres rappellent les "hotspots" mis en place en Grèce et en Italie en 2016 et qui n’étaient, eux, pas fermés. Cette idée est également soutenue par l’Allemagne.

Allemagne : qui est le pilote de l’avion ?

La crise migratoire pourrait bien faire exploser la coalition au pouvoir en Allemagne. Le ministre de l’Intérieur Horst Seehofer, président du parti bavarois CSU, a posé un ultimatum à Angela Merkel, qui expire à la fin du Conseil européen vendredi : trouver une solution, sinon il refoulera "immédiatement" les migrants tentant d’entrer en Allemagne. En clair : il fermera les frontières. La chancelière est acculée et doit trouver un compromis qui lui permettra de sauver son gouvernement. Horst Seehofer est sur la même ligne que l’Italie et l’Autriche, dont le chancelier Sebastian Kurz a annoncé vouloir créer "un axe des volontaires dans la lutte contre l’immigration illégale".

Angela Merkel, quant à elle, approuve le projet de "centres fermés" de la France et de l’Espagne et elle a acté, avec Paris, le fait qu’il était quasi-impossible de trouver un consensus avec tous les États membres de l’UE, et qu’un accord entre une partie d’entre eux seulement était envisageable. 

Le groupe de Visegrád: pas de répartition des migrants en Europe

Le groupe de Visegrád comprend la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie et la Pologne, quatre pays réunis dans le refus d'accueillir des migrants, qui rendent impossible un consensus à ce sujet dans l'UE. Les quatre alliés ont déjà marqué leur différence en refusant de participer au mini-sommet de dimanche dernier. Ils s'opposent également à toute mesure des répartitions des migrants dans les États membres de l'UE, et fustigent les déclarations d'Emmanuel Macron, qui a évoqué la possibilité d'infliger des sanctions financières aux pays n'accueillant pas de réfugiés. Le Premier ministre tchèque Andrej Babiš a de nouveau martelé cette ligne dure anti-migrants lors de la nomination de son gouvernement mercredi : "Nous luttons fermement contre la migration illégale" et "personne ne nous dictera qui vivra et travaillera chez nous"

Dernière màj le 29 juin 2018