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Merkel éclaboussée par le scandale des écoutes

Pays : France, Allemagne

Tags : Spionage, BND, NSA

La chancelière allemande ne peut plus se cacher derrière son mutisme. Le ministre allemand de l'Intérieur Thomas de Maizière doit s'expliquer ce mercredi devant un organe parlementaire dans l’affaire d'espionnage de responsables européens par l'Allemagne. 

Elle doit aussi faire face à des fissures dans sa propre coalition : selon l'hebdomadaire Der Spiegel, le chef du Parti social-démocrate SPD et actuel ministre de l'Economie, Sigmar Gabriel, "prend ses distances avec la chancelière Merkel", ajoutant que "le conflit entre la CDU/CSU et le SPD devient de plus en plus clair".

 

La volonté du BND de plaire à la NSA est allée très loin.

Erich Schmidt-Eenboom, journaliste - 30/04/2015

Retour sur l'origine du scandale

Des entreprises et des hauts-fonctionnaires européens espionnés par l’Allemagne sur demande de la NSA, le géant américain de la surveillance : depuis les révélations de plusieurs médias allemands, l’affaire fait scandale outre-Rhin. Le groupe aéronautique Airbus est le premier à réagir à la polémique, en portant plainte contre X. Mais cet espionnage entre alliés est-il si surprenant ?

 

"S'espionner entre amis, cela ne se fait pas." La formule, prononcée par Angela Merkel lors de la découverte de sa mise sur écoute par la NSA, pourrait bien se retourner contre la chancelière. Depuis plusieurs jours, les journaux allemands, comme la Süddeutsche Zeitung ou Der Spiegel, affirment que l'Allemagne joue les espions pour le compte de l'Agence nationale de sécurité américaine. Des informations concernant des hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay, de l’Elysée et de la Commission européenne, ainsi que des entreprises sensibles comme EADS ou Eurocopter (aujourd'hui Airbus), ont été transmises par le BND, les services de renseignement allemand, qui collabore avec les Etats-Unis dans la lutte antiterroriste depuis 2002. Sous couvert de cet accord entre les deux pays, la NSA aurait donc outrepassé son rôle, requérant des informations plus proches de l’espionnage industriel que de la surveillance post-11 septembre. Noyée sous les requêtes de la NSA (plusieurs millions de demandes d’informations), le BND n’aurait pas eu connaissance de la nature sensible de certaines d’entre elles, les traitant en grande partie de manière automatique.

 

Le cabinet d'Angela Merkel, informé dès 2008 ?

Mais le débat fait rage sur la supposée (mé)connaissance de ces demandes. Selon un rapport, le bureau de la chancelière allemande Angela Merkel aurait été informé de l’intérêt prononcé de la NSA pour certaines entreprises aéronautiques européennes dès 2008, mais aurait décidé de se taire, pour ne pas nuire à ses relations avec Washington. Son directeur de cabinet de l’époque, Thomas de Maizière, aujourd’hui ministre de l’Intérieur, est particulièrement visé par les critiques, beaucoup estimant qu’il ne pouvait pas ignorer la nature des requêtes. Quant à l'espionnage de plusieurs hauts-fonctionnaires européens, là encore, les dénégations du gouvernement d'Angela Merkel peinent à convaincre. Dans son édition du 2 mai, l'hebdomadaire Der Spiegel affirme qu'en août 2013, après avoir découvert près de 12 000 demandes de la NSA visant des hommes politiques français et européens, un agent du renseignement allemand sollicite l'attention de sa hiérarchie sur le sujet. Qu'il lui conseille, tout simplement, de "les effacer". Un scandale qui se rapproche dangereusement d'Angela Merkel, dont le mutisme soulève les questions: "Qui dissimule quoi dans le scandale de la BND ?", s'interroge le quotidien Bild.

 

Côté français, silence radio

Ces révélations interviennent surtout dans un contexte particulier outre-Rhin, alors qu’une commission parlementaire enquête sur les pratiques de la NSA en Allemagne, à la suite des révélations d’Edward Snowden. Christian Flisek, président de cette commission et membre du parti social-démocrate (SPD) a ainsi exigé que la chancellerie "mette tous les faits sur la table". Pour l’heure, Thomas de Maizière se retranche derrière le secret-défense, mais devrait décider de communiquer sur cette affaire cette semaine. Si la France n'a pas encore réagi par voie officielle, quelques élus de l'opposition ont médiatisé leur courroux. Jean-Luc Mélenchon, ancien candidat du Front de gauche à l'élection présidentielle, exige une convocation de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, les excuses de la chancelière, ainsi que l'ouverture conjointe d'une enquête parlementaire et d'une enquête judiciare. Moins belliqueux, Pierre Lellouche, élu UMP, s'avoue "scandalisé mais pas surpris" et temporise sur la responsabilité allemande: "Il faut tirer tout cela au clair, mais faut-il provoquer pour autant une crise diplomatique avec l'Allemagne ?" Une attitude partagée par une autre victime de ce nouveau feuilleton de l'espionnage américain, le président de la Commission européenne, Jean Claude Juncker: "Je ne sais pas ce qui s'est passé. Ceci devra être réglé par les autorités allemandes, y compris parlementaires, et nous verrons." Pour l'heure, la réplique vient surtout des entreprises, le groupe aéronautique européen Airbus, ayant décidé de porter plainte contre X pour "espionnage". De son côté, le parquet fédéral allemand a annoncé mener ses premières investigations pour déterminer l'existence d'une faute pénale.

Dernière màj le 8 décembre 2016